Lois relatives à la repentance

Il s’agit d’un unique commandement positif, qui impose au pécheur de se repentir de sa faute devant D.ieu et de se confesser. Ce commandement et les principes fondamentaux qui en découlent sont exposés dans les chapitres ci-après.

Le mot techouva, rendu imparfaitement par « repentir » ou « repentance », signifie littéralement « retour ». Il traduit « l’abandon de la faute en acte et en pensée avec la ferme résolution de ne plus y retomber », pour reprendre la définition du Rambam. Retour à D.ieu, mais aussi retour à soi-même. Comme le Rambam l’explique par ailleurs, la volonté profonde du juif est « d’appartenir au peuple juif et d’accomplir les commandements », mais peut-être se trouve-t-il « sous l’emprise de son penchant naturel ». La techouva est donc le retour à cette conscience profonde, inhérente à sa personne. Quant au vidouï, traduit par « confession », c’est la reconnaissance verbale de ses fautes devant D.ieu. Car la décision du cœur doit être aussi exprimée verbalement. Les quatre premiers chapitres de ce grand thème sont consacrés aux questions et aux lois relatives à la techouva et au vidouï.

Le principe des fautes et des mérites et l’occasion donnée à chacun de se repentir, conduisent à une longue discussion sur le libre arbitre dans les chapitres cinq et six. L’affirmation du libre arbitre fait partie des treize articles de foi énoncés par le Rambam. Il n’existe aucune prédestination et il n’est pas décidé d’avance qui sera juste et qui ne le sera pas. « Quelle place occuperait, sinon, la Thora tout entière ? » s’interroge le Rambam. Pourtant, ce principe semble en conflit avec la notion d’omniscience divine. Le destin d’un individu échapperait-il au savoir divin ? À cela, le Rambam répond qu’il n’est pas au pouvoir des hommes d’appréhender la science divine. Pourtant, nous devons savoir avec certitude, conclut-il, que D.ieu ne décrète pas quelle sera la conduite d’un homme. Cette longue analyse amène le Rambam à interpréter certains versets des Écritures qui sembleraient contredire ce principe. Dans le chapitre sept, le Rambam montre que la techouva est, par conséquent, déterminée uniquement par la volonté de l’homme qui, toute sa vie durant, doit la rechercher. « Grande est la techouva qui rapproche l’homme de la Présence divine » et lui ouvre les portes du monde futur.

Le monde futur (olam haba) fait précisément l’objet des chapitres huit et neuf. Ultime récompense pour l’accomplissement des commandements, c’est la vie éternelle qui ne connaît pas la mort, le « monde caché qu’aucun prophète n’a vu ». En guise de conclusion, le Rambam montre, au chapitre dix, que le service de D.ieu doit cependant être désintéressé et non déterminé par la recherche des multiples bienfaits promis. Au contraire, il importe de « faire ce qui est vrai pour la vérité », par amour uniquement, à l’instar du patriarche Abraham.

Chapitre un : La confession et l’expiation

Ce chapitre définit le commandement de la confession et de la techouva. La techouva consiste en l’abandon de la faute. Cet abandon doit être exprimé verbalement : c’est ce qu’on appelle le vidouï (confession). Techouva et vidouï s’imposent dans toutes les situations où l’expiation est recherchée. Même les offrandes d’expiation et le jour de Kippour ne sauraient à eux seuls procurer l’expiation en l’absence de techouva. La techouva est effective pour toutes les fautes, mais l’expiation n’est pas octroyée de la même façon suivant les fautes.

  1. Quiconque a transgressé, de façon délibérée ou par inadvertance, l’un des préceptes – positifs ou négatifs – de la Thora, a le devoir, lorsqu’il se repent et renonce à la faute, de se confesser devant D.ieu, béni soit-Il, ainsi qu’il est dit: «Si un homme ou une femme commettent l’une de toutes les fautes de l’homme, se rendant coupable d’une infidélité envers l’Éternel… Ils confesseront la faute qu’ils ont commise »; il s’agit de la confession verbale. Cette confession est un commandement positif. Comment se confesse-t-il? Il dit: «Ô, D.ieu, j’ai fauté, j’ai péché, j’ai agi avec iniquité devant Toi, et j’ai fait ceci et cela. Voici, je regrette et j’ai honte de mes actes, et je ne referai plus jamais ceci»; ce sont là les éléments essentiels de la confession. Mais quiconque développe et prolonge sa confession est digne de louanges. De même, tous ceux qui sont redevables d’un sacrifice expiatoire ou d’un sacrifice de culpabilité, lorsqu’ils apportent leur sacrifice pour expier les fautes qu’ils ont commises par inadvertance ou délibérément, n’obtiennent l’expiation par leur sacrifice que s’ils se sont repentis et se sont confessés verbalement, ainsi qu’il est dit : «il confessera sa faute en imposant ses mains dessus». De même, ceux qui sont passibles de mort par le tribunal ou de la flagellation pour leurs fautes, n’obtiennent l’expiation, lorsqu’ils subissent la mort ou reçoivent la flagellation, que s’ils se sont repentis et confessés. De même, concernant celui qui a blessé autrui ou lui a causé un préjudice matériel, bien qu’il ait payé ce qu’il doit à la victime en réparation du dommage, il n’obtient l’expiation que s’il se confesse et se résout à ne plus jamais agir ainsi, comme il est dit: « de toutes les fautes de l’homme».
  1. Étant donné que le bouc envoyé à Azazel le jour de Kippour sert d’expiation pour tout le peuple juif, le grand-prêtre, tout en appuyant ses mains dessus, prononce une confession au nom de tout Israël, comme il est dit: «Il imposera ses deux mains sur la tête du bouc vivant et confessera, dans cette posture, tous les péchés des enfants d’Israël». Le bouc envoyé à Azazel fait expiation pour toutes les fautes mentionnées dans la Thora, celles qui sont mineures et celles qui sont graves, que la transgression ait été commise délibérément ou par inadvertance, que l’intéressé ait eu connaissance de sa faute avant Kippour ou non : tout est expié par l’envoi du bouc à Azazel, à condition que le contrevenant se soit repenti de ses fautes. Mais si le contrevenant ne s’est pas repenti, le bouc ne fait expiation que pour les fautes mineures. Quelles sont les fautes mineures et quelles sont les fautes graves? Les fautes graves sont celles qui sont passibles de mort par le tribunal ou de retranchement (karet). Le serment vain et le faux serment, bien qu’ils ne soient pas passibles de retranchement, font partie des fautes graves. La transgression des autres interdits et le manquement aux commandements positifs qui n’impliquent pas de peine de retranchement sont considérés comme des fautes mineures.
  1. À l’époque actuelle, marquée par l’absence du Temple, nous n’avons pas d’autel pour l’expiation, il ne reste donc que le repentir. Le repentir fait expiation pour toutes les fautes: même celui qui a été un scélérat toute sa vie durant, s’il s’est repenti dans ses derniers instants, aucun de ses méfaits ne lui sera rappelé, ainsi qu’il est dit: «la méchanceté du méchant n’entraînera pas sa chute le jour où il renoncera à la perversité». Le jour de Kippour lui-même procure l’expiation pour ceux qui se repentent, comme il est dit: «Car en ce jour, il sera fait expiation pour vous».
  1. Bien que le repentir fasse expiation pour toutes les fautes et que le jour de Kippour lui-même procure l’expiation, certaines fautes sont expiées immédiatement alors que d’autres ne sont expiées qu’après un certain temps. Comment cela ? Si quelqu’un a manqué à un commandement positif qui n’implique pas la peine de retranchement, et s’est repenti, on lui pardonne sur-le-champ. À ce sujet, il est dit: «Revenez, enfants rebelles, Je guérirai vos égarements, etc.». S’il a transgressé un interdit qui n’est passible ni de retranchement, ni de mort par le tribunal, et s’est repenti, le repentir a un effet suspensif et le jour de Kippour fait expiation. À ce sujet, il est dit: «En ce jour, il sera fait expiation sur vous, pour vous purifier de toutes vos fautes, devant l’Éternel vous serez purifiés». S’il a commis une faute passible de retranchement ou de mort par le tribunal et s’est repenti, le repentir et le jour de Kippour ont un effet suspensif et les souffrances qui s’abattent sur lui complètent l’expiation. Son expiation ne sera jamais complète que lorsque des souffrances s’abattront sur lui. À ce sujet, il est dit: «Je visiterai leur faute avec une verge, leur iniquité avec des fléaux».  Dans quel cas cela s’applique-t-il? Lorsque le pécheur n’a pas profané le Nom de D.ieu en transgressant. Mais celui qui a profané le Nom de D.ieu, bien qu’il se soit repenti, que le jour de Kippour soit arrivé et qu’il persévère dans son repentir et que, de surcroît, des souffrances se soient abattues sur lui, son expiation ne sera complète qu’à sa mort. Dans ce cas, le repentir, le jour de Kippour et les souffrances ont tous trois un effet suspensif, et la mort du pécheur complète l’expiation, comme il est dit: «Mais l’arrêt de l’Éternel des Armées a été révélé à mes oreilles: ce péché ne vous sera pas pardonné, jusqu’à votre mort.»

Chapitre deux : En quoi consiste le repentir ?

Après avoir établi la nécessité de la techouva pour obtenir l’expiation, le Rambam s’intéresse à la nature exacte de celle-ci. Plus précisément, il définit ce qui caractérise l’abandon de la faute et ses différentes manifestations. Il expose aussi la particularité de la période entre Roch Hachana et Kippour, propice à la techouva. Les derniers paragraphes de ce chapitre sont consacrés au cas de l’offense commise envers autrui.

  1. Qu’est-ce qu’un repentir parfait ? C’est lorsque l’occasion de répéter la faute commise par le passé se présente et que le contrevenant, alors qu’il est en mesure de commettre la faute, s’abstient de fauter, en raison de sa repentance et non par crainte des hommes, ni en raison d’un affaiblissement de sa force physique. Comment cela? Voici qu’il avait eu des rapports interdits avec une femme. Un certain temps après, il s’est retrouvé seul avec elle, dans la même province, alors qu’il éprouvait la même attirance pour elle et possédait toujours la même vigueur physique, mais il s’est abstenu et n’a pas transgressé, c’est un véritable repentant. C’est ce qu’a dit le roi Salomon: «Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse, avant qu’arrivent les mauvais jours et que surviennent les années où tu diras : « Je n’y trouve pas de désir » ».  Et s’il ne se repent qu’à un âge avancé, alors qu’il n’est plus capable de faire ce qu’il faisait, bien que son repentir ne soit pas optimal, il lui sert néanmoins et il est considéré comme un repentant.  Même s’il a commis des transgressions toute sa vie durant et s’est repenti le jour de sa mort, mourant ainsi en situation de repentir, toutes ses fautes lui sont pardonnées, comme il est dit: «avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages remontent aussitôt après la pluie», ce qui fait référence au jour de la mort. On en conclut que s’il s’est souvenu de son Créateur et s’est repenti avant de mourir, le pardon lui est accordé.
  1. Qu’est-ce que le repentir? Cela consiste pour le pécheur à abandonner sa faute, à l’extirper de sa pensée et à se résoudre en son cœur à ne jamais récidiver, ainsi qu’il est dit: «Que le méchant abandonne sa voie, l’homme inique ses pensées et qu’il revienne à D.ieu». De même il regrettera d’avoir transgressé, comme il est dit: «Après m’en être retourné, j’ai regretté ; après avoir pris conscience, je me suis frappé la cuisse». Et il prendra à témoin D.ieu, Qui connaît les secrets, qu’il ne commettra plus jamais cette faute, ainsi qu’il est dit: «et nous ne dirons plus «nos dieux» à l’œuvre de nos mains». Il faut se confesser verbalement et exprimer ces résolutions que l’on a prises en son cœur.
  1. Qui se confesse verbalement seulement, sans avoir pris en son cœur la résolution d’abandonner la faute, ressemble à une personne qui s’immerge dans un bain rituel pour se purifier, tout en tenant à la main un rampant mort, qui est une source principale d’impureté : l’immersion ne compte pas pour lui tant qu’il n’a pas jeté le rampant. De même est-il dit: «Qui reconnaît sa faute et l’abandonne obtient miséricorde». Il faut mentionner expressément la faute commise, lorsqu’on se confesse devant D.ieu, ainsi qu’il est dit: «Hélas, ce peuple a commis une grave faute, ils se sont fait des dieux d’or».
  1. Les comportements suivants font partie des chemins du repentir: que le repentant ne cesse d’implorer D.ieu avec pleurs et supplications de pardonner ses fautes ; qu’il distribue la charité à la hauteur de ses moyens ; qu’il s’éloigne considérablement de ce qui a été sa faute ; qu’il change son nom, pour ainsi dire: «Je suis quelqu’un d’autre, je ne suis pas cet homme qui a commis ces méfaits» et qu’il amende toutes ses actions vers le bien et le droit chemin ; qu’il s’exile de son lieu de résidence. L’exil fait expiation de la faute, car il conduit l’homme à l’abaissement, à la modestie et l’humilité.
  1. Il est très louable pour le repentant de se confesser publiquement et de faire connaître aux autres ses méfaits. Il révélera ainsi aux autres les fautes qu’il a commises envers autrui et leur dira: «Certes, j’ai fauté envers untel en lui faisant ceci et cela. Aujourd’hui, je me repens et je regrette». Quiconque se montre orgueilleux et ne fait pas connaître aux autres ses fautes, préférant dissimuler celles-ci, son repentir n’est pas complet, ainsi qu’il est dit: «Celui qui dissimule ses péchés ne réussira pas». Dans quel cas cela s’applique-t-il? Concernant les fautes commises envers autrui. En revanche, il n’est pas besoin de publier les fautes commises à l’égard de D.ieu ; au contraire, ce serait faire preuve d’effronterie que de révéler ses fautes. Plutôt, on se repentira devant D.ieu, béni soit-Il, en énumérant ses fautes devant Lui et, en public, lorsque d’autres entendent les mots que l’on prononce, on confessera ses fautes en utilisant une formule globale. C’est un bienfait pour l’homme que sa faute n’ait pas été révélée, comme il est dit: «Heureux celui dont les fautes sont remises, dont les péchés sont couverts».
  1. Bien que le repentir et le cri vers D.ieu soient toujours bénéfiques, ils le sont d’autant plus durant les dix jours entre Roch Hachana et Kippour et sont alors immédiatement acceptés, ainsi qu’il est dit: «Recherchez D.ieu quand Il est accessible, appelez-Le quand Il est proche». Dans quel cas a-t-on établi une différence entre les dix jours de repentance et le reste de l’année? Concernant le repentir et la prière d’un particulier. En revanche, s’agissant de la collectivité, à tout moment où la collectivité se repent et crie vers D.ieu d’un cœur entier, elle est immédiatement exaucée, ainsi qu’il est dit: «Quel grand peuple a des divinités aussi proches, comme l’Éternel notre D.ieu l’est de nous à chaque fois que nous l’invoquons».
  1. Le jour de Kippour est un temps de repentir pour tous, pour l’individu comme pour la multitude; c’est l’aboutissement de la période destinée pour Israël à la rémission et au pardon. C’est pourquoi, tous les juifs ont l’obligation de se repentir et de se confesser le jour de Kippour. Le devoir de confession le jour de Kippour consiste à commencer à se confesser la veille, avant de prendre le repas précédant le jeûne, de crainte que l’on s’étouffe en mangeant et que l’on meure avant de se confesser. Et bien que l’on se soit confessé avant d’avoir pris son repas, on se confesse de nouveau le soir de Kippour lors de la prière d’Arvit, puis de nouveau à la prière du matin, à la prière de Moussaf, à la prière de Min’ha et à la prière de Néïla. À quel endroit de la prière dit-on les confessions? Lors de la récitation de la prière individuelle, chacun dit les confessions après sa prière, c’est-à-dire à la fin de la Amida, avant de reculer; lors de la prière collective, l’officiant dit les confessions au milieu de sa prière, à la quatrième bénédiction.
  1. La formule de confession adoptée par tout Israël est: «En fait, nous avons (tous) fauté»; c’est là l’essentiel de la confession. Les fautes que l’on a déjà confessées un jour de Kippour, on les confesse de nouveau lors du prochain jour de Kippour même si l’on s’est maintenu dans le repentir et que l’on n’a pas trébuché de nouveau, comme il est dit: «Car je reconnais mes fautes, et mon péché est toujours devant moi».
  1. Le repentir et le jour de Kippour ne font expiation que pour les fautes entre l’homme et D.ieu, par exemple, lorsqu’une personne a mangé d’un aliment interdit, a eu des rapports interdits ou a commis d’autres fautes semblables. En revanche, les fautes commises envers autrui – comme quelqu’un qui a blessé, maudit, volé autrui, etc. – celles-là ne sont jamais pardonnées tant que l’offenseur n’a pas payé à la victime ce qu’il lui doit en réparation et qu’il ne l’a pas apaisée. Même s’il a restitué ce qu’il devait, il doit apaiser la victime et solliciter son pardon. Même s’il n’a contrarié son prochain que verbalement, il doit l’apaiser et le prier instamment jusqu’à ce que ce dernier lui pardonne. S’il n’accepte pas de pardonner, l’offenseur fait venir une délégation de trois de ses amis et ils le prient instamment de pardonner. S’il n’accède pas à leur demande, l’offenseur fait venir à nouveau une délégation de trois amis une seconde, puis une troisième fois. Et s’il se refuse toujours à pardonner, l’offenseur le laisse et s’en va. Celui qui n’a pas pardonné est alors le fautif. En revanche, s’il s’agit d’une offense faite à son maître qui lui a enseigné la Thora, l’offenseur devra continuer d’aller et venir, fût-ce mille fois, jusqu’à ce que son maître lui pardonne.
  1. Un homme n’a pas le droit d’être cruel en refusant de se laisser apaiser lorsqu’on lui demande pardon. Au contraire, il se laissera facilement apaiser et sera difficilement irritable. Et lorsque l’offenseur lui demandera pardon, il lui pardonnera d’un cœur entier et de bonne volonté. Même si l’offenseur l’a persécuté et lui a causé beaucoup de tort, il ne se vengera pas et ne gardera pas rancune. Telle est la ligne de conduite observée par la descendance d’Israël et dictée par leur cœur droit. Mais les païens au cœur insensible ne se comportent pas ainsi et gardent une haine sans fin. De même est-il dit au sujet des Gabaonites, parce qu’ils ne pardonnèrent pas et ne se laissèrent pas apaiser malgré les sollicitations du roi David: «Or, les Gabaonites ne faisaient pas partie des enfants d’Israël».
  1. Celui qui a commis une faute envers autrui, si l’offensé est mort avant qu’il ne lui ait demandé pardon, il fera venir dix personnes auprès de sa tombe et déclarera devant eux: «J’ai fauté envers l’Éternel, D.ieu d’Israël, et envers cette personne à qui j’ai fait ceci et cela» et il lui sera pardonné. Et s’il lui devait de l’argent, il le restituera à ses héritiers ; s’il ne sait pas qui est l’héritier, il déposera l’argent au tribunal et confessera devant les juges sa faute.

Chapitre trois : Fautes et mérites balancés et jugés

Dans ce chapitre, le Rambam expose le principe de la mise en balance des fautes et des mérites, autrement dit, comment sont comptés et jugés les fautes et les mérites de l’individu et de la collectivité. Il définit aussi les catégories de personnes dont il est dit qu’elles n’ont pas part au monde futur.

  1. Chaque être humain a des mérites et des fautes. Celui dont les mérites excèdent les fautes est un juste. Celui dont les fautes excèdent les mérites est un méchant. Celui dont les fautes et les mérites s’équivalent est un homme intermédiaire. Il en va de même pour un pays: si les mérites de tous les habitants excèdent leurs fautes, c’est un pays juste; si leurs fautes excèdent leurs mérites, c’est un pays perfide. Et il en va de même pour le monde considéré dans son ensemble.
  1. Un homme dont les fautes excèdent les mérites meurt immédiatement dans son iniquité, ainsi qu’il est dit: «à cause de la multitude de tes méfaits». De même, un pays dont les fautes des habitants dépassent leurs mérites périt immédiatement, comme il est dit: «Comme le cri de Sodome et Gomorrhe est grand». Il en est de même du monde entier: si les fautes des hommes excèdent leurs mérites, ils sont immédiatement détruits, ainsi qu’il est dit à propos de la génération du déluge: «l’Éternel vit que grands étaient les méfaits de l’homme». Fautes et mérites ne sont pas pesés selon leur nombre, mais selon leur importance: un mérite peut contrebalancer plusieurs fautes, ainsi qu’il est dit au sujet d’Aviya fils de Jéroboam: «car en lui, se trouvait quelque chose de bien». Et une faute peut contrebalancer plusieurs mérites, comme il est dit: «Mais une faute détruira beaucoup de bien». Mettre en balance les fautes et les mérites n’est laissé qu’à la discrétion de D.ieu, Omniscient, qui sait, Lui, comment évaluer les mérites en regard des fautes.
  1. Celui qui se ravise concernant les mitsvot qu’il a accomplies et regrette ses mérites, se disant en son cœur: «À quoi ces actions m’ont-elles servi ? Puissé-je ne pas les avoir faites !» les perd toutes. Aucun mérite ne lui sera pris en compte lors du jugement, ainsi qu’il est dit: «La vertu du juste ne le préservera pas au jour de son péché» ; cela n’est dit que de celui qui déplore et désavoue ses bonnes actions passées. De même que les mérites et les fautes d’un homme sont pesés à l’heure de sa mort, de même chaque année, les fautes et les mérites de chacun sont pesés lors de la fête de Roch Hachana: celui qui est déclaré juste est scellé pour la vie. Celui qui est déclaré méchant est scellé pour la mort. Et l’homme moyen, son jugement est mis en suspens jusqu’au jour de Kippour: s’il se repent, il est scellé pour la vie. Sinon, il est scellé pour la mort.
  1. Bien que la sonnerie du chofar le jour de Roch Hachana soit un décret de l’Écriture, elle comporte aussi une allusion. C’est comme si elle disait: «Réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil, et levez-vous, vous qui sommeillez profondément, de votre léthargie! Examinez vos actions, repentez-vous et souvenez-vous de votre Créateur! Ceux qui oublient la vérité en raison des futilités du temps et s’abandonnent toute l’année à des futilités et des vanités qui ne leur sont d’aucune utilité et d’aucun salut, scrutez votre âmeet amendez vos voies etvos actions ! Que chacun de vous abandonne ses mauvais chemins et ses mauvaises pensées!» C’est pourquoi, il importe à tout un chacun de se considérer, tout au long de l’année, comme à moitié méritant et à moitié coupable ; et de même, considérer le monde entier comme à moitié méritant et à moitié coupable. S’il commet une faute, il fait pencher la balance, pour lui-même et pour le monde entier, du côté de la culpabilité et cause sa destruction ; s’il accomplit une mitsva, il fait pencher la balance, pour lui-même et pour le monde entier, du côté du mérite et apporte ainsi, pour lui-même et pour le monde entier, le salut et la délivrance. C’est ce qui est dit: «Le juste est le fondement du monde» ; c’est celui qui, en agissant avec justice, a fait pencher la balance pour le monde entier du côté du mérite et l’a sauvé. C’est pour cette raison que toute la maison d’Israël a la coutume de multiplier les dons à la charité et les bonnes actions et de se consacrer aux mitsvot, depuis Roch Hachana jusqu’à Kippour, plus que tout le reste de l’année. C’est une coutume universellement acceptée durant ces dix jours de se lever plus tôt, quand il fait encore nuit, pour prier dans les synagogues en exprimant des supplications et des paroles poignantes, jusqu’à l’aube.
  1. Lorsqu’on pèse les fautes d’un homme en regard de ses mérites, on ne prend en compte ni la première faute qu’il a commise, ni la seconde, mais seulementà partir de la troisième faute et au-delà. S’il se trouve que ses fautes, à compter de la troisième et au-delà, excèdent ses mérites, ces deux premières fautes s’additionnent aux autres et il est jugé sur le tout. Mais s’il se trouve que ses mérites contrebalancent ses fautes à compter de la troisième, on lui fait grâce de toutes ses fautes une à une. En effet, la troisième faute est désormais considérée comme première, puisque les deux premières ont été pardonnées ; de même, la quatrième est considérée comme première, dès lors que la troisième a été pardonnée; et ainsi de suite jusqu’à la fin. De quel cas dit-on que les deux premières fautes ne sont pas prises en compte? Pour un particulier, ainsi qu’il est dit: «Voyez, tout cela, D.ieu le fait deux fois ; trois fois avec l’homme». Mais pour la collectivité, la première, la seconde et la troisième faute sont suspendues, comme il est dit: «Pour trois fautes d’Israël ; mais pour les quatre Je ne leur pardonnerai pas». Et lorsqu’on fait le décompte de leurs mérites et de leurs fautes de la manière indiquée, on compte à partir de la quatrième faute. Un homme intermédiaire, dont les fautes et les mérites s’équivalent, s’il compte parmi sa moitié de fautes celle de ne jamais avoir mis les téfiline, n’obtient pas la grâce de ses fautes comme les autres hommes intermédiaires. Au contraire, il est jugé selon ses fautes ; mais il a part au monde futur. De même, tous les méchants dont les fautes sont plus nombreuses que les mérites sont jugés selon leurs fautes, mais ils ont part au monde futur. Car tous les juifs ont part au monde futur, même s’ils ont fauté, ainsi qu’il est dit: «Et Ton peuple, tous sont des justes, pour toujours ils hériteront de la terre». La «terre» est ici une allégorie pour «la terre de la vie», c’est-à-dire le monde futur. De même, les pieux des nations du monde ont part au monde futur.
  1. Voici ceux qui n’ont pas de part dans le monde futur, mais sont retranchés et voués à la perdition, punis pour l’ampleur de leurs méfaits, à jamais: les minim, les épikorsim, ceux qui nient la Thora, ceux qui nient la résurrection des morts et la venue du libérateur, les apostats, ceux qui font fauter la multitude, ceux qui se séparent des chemins de la communauté, celui qui commet des fautes avec impudence et ouvertement, comme Joïakim, les délateurs, les dirigeants qui terrorisent la communauté pour des motifs personnels et non pour le Nom du Ciel, les meurtriers, les médisants et celui qui tire en avant le reste de son prépuce pour paraître incirconcis.
  1. Cinq sont appelés minim: (a) celui qui dit qu’il n’y a pas de D.ieu et que l’univers n’a pas de moteur souverain; (b) celui qui reconnaît l’existence d’un moteur souverain, mais dit qu’ils sont deux ou plus ; (c) celui qui dit qu’il n’y a qu’un seul Maître, mais qu’Il possède un corps et une forme ; (d) celui qui dit qu’Il n’est pas Lui seul l’Être premier et Créateur de tout ; (e) celui qui sert une autre déité pour servir d’intermédiaire entre lui et le Maître des mondes. Chacun de ces cinq individus est un mine.
  1. Trois sont appelés épikorsim: (a) celui qui dit que la prophétie n’existe pas et qu’aucun savoir ne parvient du Créateur à l’esprit des hommes ; (b) celui qui dénie la prophétie de Moïse notre maître ; (c) celui qui dit que le Créateur n’a pas connaissance des agissements des hommes. Chacun de ces trois individus est un épikoros. Trois sortes de personnes nient la Thora: (a) celui qui dit que la Thora n’est pas d’origine Divine; même un seul verset, même un seul mot, s’il affirme que Moïse notre maître l’a dit de sa propre initiative, il nie la Thora; (b) celui qui nie l’interprétation de la Thora, à savoir la Loi orale, et dénie ceux qui transmettent sa parole, à l’exemple de Tsadok et Baïtos, (c) celui qui dit que le Créateur a remplacé telle mitsva par une autre et que cette Thora, bien que d’origine divine, a été abrogée ; chacun de ces trois «dénie la Thora».
  1. Deux sortes d’individus sont désignés comme apostats : l’apostat au regard d’une certaine faute et l’apostat au regard de la Thora tout entière. L’apostat au regard d’une certaine faute est celui s’est abandonné à commettre une certaine faute délibérément, au point que ses actes sont devenus de notoriété publique et que c’est devenu son habitude – même s’il s’agit d’une faute mineure, comme celle de porter des vêtements constitués d’une étoffe mixte de lin et de laine ou se raser les coins de la chevelure – comme si, pour lui, ce commandement n’existait plus du tout. C’est un apostat par rapport à cette faute, à condition qu’il agisse par défi. Un apostat par rapport à la Thora tout entière est, par exemple, celui qui abandonne volontiers la Thora pour embrasser la foi des gentils lorsqu’ils promulguent des décrets arbitraires contre les juifs ; il s’attache à eux, en disant: «Quel intérêt ai-je à m’attacher aux juifs qui sont humbles et persécutés, mieux vaut pour moi de m’attacher à ceux qui ont la main forte», celui-là est un apostat par rapport à la Thora tout entière.
  1. Ceux qui font fauter la multitude : de quoi s’agit-il? Cela concerne aussi bien celui qui fait trébucher la collectivité dans une chose extrêmement grave – à l’exemple de Jéroboam, Tsadok et Baïtos – que celui qui amène la collectivité à commettre une faute mineure, fût-ce l’inobservance d’un commandement positif. Et cela concerne aussi bien celui qui force les autres à fauter – à l’exemple de Manassé qui tuait les juifs s’ils ne servaient pas des idoles – que celui qui trompe les autres et les dévoie.
  1. Celui qui se sépare des chemins de la communauté, même s’il n’a pas commis une transgression, mais se tient à l’écart de l’assemblée d’Israël, ne pratiquant pas les commandements en commun avec eux, se montrant indifférent à leur détresse et ne se joignant pas aux jeûnes communautaires décrétés par les Sages de sa génération en raison de l’adversité ; au contraire, il suit sa propre voie, comme s’il était l’un des gentils et n’appartenait pas au peuple juif, celui-là n’a pas part au monde futur. Celui qui commet des transgressions impudemment, comme Joïakim, qu’il ait commis des fautes mineures ou graves, il n’a pas part au monde futur. Il est appelé: «celui qui se comporte avec effronterie vis-à-vis de la Thora», car il agit avec effronterie et impudence, sans éprouver de honte à l’égard des paroles de la Thora.
  1. Deux sont appelés délateurs: celui qui livre un autre aux gentils en vue de le faire tuer ou de le faire battre et celui qui livre l’argent d’autrui à un gentil ou à un oppresseur, qui est comme un gentil. Tous deux n’ont pas de part au monde futur.
  1. Ceux qui terrorisent la communauté à des fins personnelles et non pour le Nom du Ciel:c’est celui qui gouverne la communauté par la force, si bien que les membres de la collectivité le craignent et ont très peur de lui, alors qu’il a pour seul objectif son honneur personnel et ses volontés propres, et non l’honneur du Ciel, à l’instar des souverains païens.
  1. Aucun de ces vingt-quatre individus que nous avons énumérés n’a part au monde futur, bien qu’il fasse partie d’Israël. Il y a d’autres fautes qui sont plus légères que celles-là; néanmoins, les Sages ont dit que celui qui s’y habitue n’a pas part au monde futur. Il convient de s’en écarter et d’y prendre garde. Ce sont: (a) donner à autrui un surnom qui lui fait honte, (b) appeler autrui par son surnom, (c) faire honte à son prochain en public, (d) tirer de la considération en dénigrant autrui, (e) dénigrer les disciples des Sages, (f) dénigrer ses maîtres, (h) mépriser les fêtes, (i) profaner les saintetés. Dans quel cas dit-on qu’aucun de ces individus n’a de part dans le monde futur? S’il meurt sans s’être repenti. Mais s’il s’est repenti de ses méfaits et meurt en repentant, il a part au monde futur, car rien ne résiste au repentir. Même s’il a nié l’existence de D.ieu toute sa vie durant et s’est repenti à la fin, il a part au monde futur, comme il est dit:«Paix, paix, dit-il, pour qui est loin comme pour qui est proche! Je le guérirai. Ainsi parle l’Éternel». Tous les méchants, les apostats et autres, qui se sont repentis, qu’ils se soient repentis ouvertement ou dans le secret, ils sont acceptés, ainsi qu’il est dit: «Revenez, enfants rebelles» ce qui signifie que bien qu’il soit encorerebelle – car il s’est repenti en secret et non ouvertement – son repentir est accepté par D.ieu, comme l’indique la fin du verset : « Je guérirai vos égarements ».

Chapitre quatre : Les obstacles au repentir

Après avoir exposé les principes de la techouva, le Rambam s’intéresse à présent aux obstacles qui peuvent être rencontrés pour accéder à la techouva. Ces obstacles résultent du comportement de la personne elle-même. Vingt-quatre types de comportements font obstacle au repentir. Ces obstacles sont de natures différentes : soit qu’en conséquence de son comportement, le Ciel ne donnera pas à l’intéressé l’occasion de se repentir, soit l’intéressé n’aura lui-même pas conscience du besoin de la techouva, soit ses agissements ne lui permettront pas de satisfaire pleinement aux modalités de la techouva, soit encore il ne pourra se défaire de ses mauvais comportements. Cependant, conclut le Rambam, si l’intéressé se repent même dans les situations énoncées, il est considéré comme un repentant à part entière et aura part au monde futur.

  1. Vingt-quatre mauvais comportements font obstacle au repentir: quatre d’entre eux sont des graves fautes, et celui qui commet l’une d’elles, D.ieu ne lui donne pas l’occasion de se repentir du fait de la gravité de sa faute. Ce sont: 1) celui qui fait amène une communauté à fauter, y compris celui qui empêche une communauté d’accomplir une mitsva; 2) celui qui détourne son prochain du bon vers le mauvais chemin, comme le messit et le madia’h; 3) celui qui voit son fils suivre de mauvaises voies et ne le reprend pas; en effet, étant donné que son fils est sous son autorité, s’il protestait contre sa conduite, celui-ci s’éloignerait de ses mauvaises voies, c’est donc comme si son père, par son inaction, l’avait amené à fauter. Est inclus aussi celui qui a la possibilité de protester contre d’autres – qu’il s’agisse d’une collectivité ou de particuliers– mais ne le fait pas et les laisse trébucher ; 4) et celui qui dit: «Je vais fauter et je me repentirai». Cela inclut aussi celui qui dit: «Je vais fauter et le jour de Kippour fera expiation».
  1. Cinq d’entre eux ferment les voies du repentir pour ceux qui s’en rendent coupables. Ce sont: 1) celui qui se sépare de la communauté, parce que lorsque les autres se repentiront, il ne sera pas avec eux, et il n’acquiert rien de leurs actions méritantes ; 2) celui qui s’oppose aux préceptes des Sages, parce que son opposition le conduit à s’écarter d’euxet ainsi il ignore les voies du repentir, 3) celui qui dédaigne les mitsvot; dès lors qu’il les considère avec mépris, il ne les recherche pas et ne les pratique pas. Or, sans pratique, comment sera-t-il méritant? 4) Celui qui dénigre ses maîtres; une telle conduite aura pour conséquence qu’il soit rejeté et chassé, comme Gue’hazi. Et lorsqu’il sera chassé, il ne trouvera pas de maître et de guide pour lui indiquer le chemin de la vérité ; 5) celui qui hait les remontrances: il ne se laisse aucune voie pour le repentir. En effet, les remontrances conduisent au repentir, car lorsqu’on fait savoir à un homme ses fautes et qu’on lui fait éprouver de la honte, il se repent. Comme il est ditdans la Thora: «Rappelle-toi, n’oublie jamais, combien tu as mécontenté l’Éternel, etc.», «vous avez été rebelles», «Mais l’Éternel ne vous a pas donné un cœur pour savoir», «peuple insensé et peu sage». De même Isaïe réprimanda-t-il Israël en disant: «Ô, nation pécheresse», «Un bœuf connaît son possesseur», «Parce que je savais que tu es opiniâtre». D.ieu lui a aussi ordonné de réprimander les pécheurs, comme il est dit: «Crie à plein gosier, ne te ménage pas». Et de même tous les Prophètes ont sermonné les juifs jusqu’à ce qu’ils se repentent. C’est pourquoi il faut nommer dans chaque communauté juive un sage éminent, ancien et craignant D.ieu depuis son jeune âge, aimé de la communauté, qui admonestera la communauté et l’exhortera au repentir. Quant à celui qui hait les réprimandes, il ne vient pas vers le prêcheur et n’écoute pas ses propos. Il persévérera donc dans ses fautes, qui sont à ses yeux bonnes.
  1. Cinq d’entre eux rendent impossible à celui qui s’en rend coupable de se repentir entièrement, car il s’agit de fautes commises envers autrui et le pécheur ignore l’identité de la victime de ses agissements pour lui restituer ce qu’il lui doit ou lui demander pardon. Ce sont: 1) celui qui maudit la collectivité et non une personne définie à qui il peut demander pardon, 2) celui qui partage avec un voleur, car il ignore à qui appartient le produit du vol. En effet, le voleur vole plusieurs personnes et lui apporte le produit des vols, et lui fait du recel. De surcroît, il soutient ainsi le voleur et l’encourage à fauter; 3) celui qui trouve un objet perdu, mais ne fait pas d’annonce permettant de le restituer à son propriétaire. Plus tard, quand il se repentira, il ne saura pas à qui le restituer; 4) celui qui se nourrit des biens volés à un pauvre, un orphelin ou une veuve. Ces gens sont démunis et, de plus, ils ne sont pas connus: ils s’exilent de ville en ville et personne n’est en mesure de les identifier pour qu’il sache à qui ces biens appartiennent et les restituer; 5) celui qui accepte des cadeaux corrupteurs pour pervertir le jugement ; il ignore jusqu’où son jugement a été perverti et l’étendue des conséquences, pour réparer les torts qu’il a causés, car il se justifiera en pensant que son jugement est bien fondé. De plus, en acceptant un cadeau corrupteur, il encourage celui qui le lui offre et le fait fauter.
  1. Parmi les vingt-quatre, cinq sont des choses de peu d’importance aux yeux de la plupart des gens et l’on peut donc présumer que celui qui commet l’une d’elles ne s’en repentira pas; ainsi, il commettra donc une faute, tout en pensant que cela n’en est pas une. Ce sont: 1) celui qui mange à un repas où la nourriture n’est pas suffisante pour le maître de maison. C’est là de la «poussière de vol», et l’invité imagine ne pas avoir fauté, se disant: «Je n’ai jamais mangé qu’avec l’autorisation du maître de maison»; 2) celui qui fait usage du gage d’un pauvre. Le gage d’un pauvre est une hache ou un soc, et il se dit: «Ces objets ne s’usent pas, je ne l’ai donc pas volé»; 3) celui qui contemple des femmes qui lui sont interdites. Il imagine que cela ne porte pas à conséquence, car il se dit: «Ai-je eu des rapports ou me suis-je approché d’elle?», mais il ignore que le seul regard des yeux est une grave faute, qui provoque les rapports illicites, comme il est dit: «et vous ne vous égarerez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux»; 4) celui qui se fait honneur en méprisant autrui se dit en son cœur que cela n’est pas une faute, car ce dernier n’est pas présent et n’a pas éprouvé de honte. De plus, il ne l’a pas humilié, mais a comparé sa bonne conduite et sa science à la conduite ou à la science de son prochain, afin que l’on puisse constater qu’il est, lui, digne de respect et son prochain indigne ; 5) celui qui suspecte d’honnêtes gens d’actes répréhensibles imagine que cela n’est pas une faute, car il se dit: «Que lui ai-je fait? Ce n’est rien d’autre que de la suspicion : peut-être a-t-il commis pareils actes, peut-être n’a-t-il rien fait? Mais il ne sait pas que c’est une faute d’assimiler dans son esprit une personne honnête à un pécheur.
  1. Parmi les vingt-quatre, il y a cinq choses dont la pratique fait qu’on s’y laisse toujours entraîner et il devient difficile de s’en écarter. Aussi convient-il d’y prendre garde, afin de ne pas y adhérer, car ce sont toutes de très mauvaises tendances. Ce sont: 1) le colportage, 2) la médisance, 3) un tempérament coléreux, 4) nourrir des mauvaises pensées et 5) la relation d’amitié avec un malfaisant, car on apprend de ses actions et elles s’ancrent dans son cœur. C’est ce que le roi Salomon a dit: «fréquenter les sots, c’est devenir mauvais». Nous avons déjà expliqué dans les lois relatives à la conduite morale les habitudes qu’un homme doit toujours adopter: a fortiori est-ce le cas pour un repentant.
  1. Toutes ces comportements et comportements semblables, bien qu’ils fassent obstacle au repentir, ils ne l’empêchent pas de façon catégorique. En fait, si un homme s’est repenti de pareilles fautes, il est un repentant et a part au monde futur.

Chapitre cinq : Libre arbitre I : le principe du libre arbitre

Un principe fondamental, corollaire du principe de la techouva exposé dans les quatre chapitres précédents, est celui du libre arbitre. Les actions de l’homme ne sont pas prédéterminées. Il s’agit là d’un fondement de la foi juive que le Rambam entend affirmer et démontrer avec force dans le cadre des lois relatives à la techouva, car si l’homme n’est pas pleinement responsable de ses actes, comment peut-il les regretter ? À la fin de ce chapitre, le Rambam examine le conflit qui paraît exister entre le principe du libre arbitre et celui de l’omniscience divine.

  1. Le libre arbitre est donné à chaque individu : s’il désire se tourner vers le bon chemin et être un juste, il en a le pouvoir. Et s’il désire se tourner vers le mauvais chemin et être un méchant, il en a le pouvoir. Ainsi, il est écrit dans la Thora:«Voici l’homme devenu comme l’un de nous, connaissant le bien et le mal», ce qui signifie que l’espèce humaine est unique au monde et aucune autre espèce ne lui ressemble en cela que l’être humain connaît de lui-même, par l’exercice de la raison et de la pensée, ce qui est bien et ce qui est mal, et fait tout ce qu’il souhaite, sans que rien ne l’empêche de faire le bien ou le mal. Puisqu’il en est ainsi et que l’homme est libre d’agir à sa guise, le verset continue : «peut-être pourrait-il étendre sa main, etc.»
  1. Qu’elle ne te traverse pas l’esprit, cette idée que se font les sots des nations du monde et la plupart des esprits incultes du peuple juif, quand ils disent que le Saint Béni soit-Il décrète depuis le début de l’existence d’un homme s’il sera juste ou méchant. Il n’en est pas ainsi: tout homme est capable de devenir juste comme Moïse notre maître, ou scélérat comme Jéroboam, sage ou sot, compatissant ou cruel, avare ou généreux, et ainsi de suite pour les autres dispositions morales. Personne ne le force, n’émet de décret, ni ne le tire dans l’un des deux chemins. C’est l’homme qui, de son propre chef, se tourne vers le chemin qu’il souhaite. Ainsi, le prophète Jérémie a dit: «De la bouche du Très-haut n’émane ni le mal, ni le bien», c’est-à-dire que le Créateur ne décrète ni que l’homme sera bon ni qu’il sera mauvais. Par conséquent, il s’ensuit que c’est le pécheur qui a causé sa propre perte. Il lui appartient donc de pleurer et de se lamenter sur ses fautes et sur le mal qu’il a causé à son âme. C’est ce qu’exprime le verset suivant: « De quoi un homme vivant se plaindrait-il, un homme pour ses péchés». Le prophète continue en disant que puisque nous possédons le libre arbitre, et que nous avons commis tous ces méfaits de notre propre chef, il nous appartient de nous repentir et d’abandonner ce mal, car nous en avons aussi le pouvoir. C’est le sens du verset suivant: «Examinons nos voies, scrutons-les et retournons à l’Éternel».
  1. Ce principe est fondamental, c’est le pilier de la Thora et des commandements, comme il est dit: «Vois, J’ai placé devant toi en ce jour la vie et le bien, la mort et le mal… et tu choisiras la vie», et il est dit: «Voyez, Je place devant vous en ce jour la bénédiction et la malédiction» ; cela veut dire que le pouvoir est entre vos mains, et tout ce qu’un homme désire faire parmi les œuvres de l’homme, il peut faire, bien ou mal. C’est pour cette raison qu’il est dit: «Ah! S’ils pouvaient en tout temps conserver un tel cœur disposé à Me craindre…». En d’autres termes, le Créateur ne force pas les hommes et ne décrète pas qu’ils fassent le bien ou le mal: tout leur est confié.
  1. Si D.ieu décrétait qu’un homme soit juste ou méchant, ou si une inclination innée le tirait irrésistiblement vers l’un des chemins, vers certaines idées, vers certains traits de caractère, ou vers certains agissements, comme ces stupides astrologues le prétendent dans leurs fantaisies, comment D.ieu aurait-Il pu nous ordonner au moyen des prophètes: «Faites ceci» et «Ne faites pas cela», «Corrigez vos voies» et «Ne suivez pas votre perversité», alors que le devenir de l’homme a déjà été décrété depuis sa naissance ou bien que ses dispositions innées le tirent irrésistiblement vers quelque chose dont il ne peut s’écarter? Quelle place y aurait-il alors pour la Thora tout entière? Et en vertu de quel jugement et de quelle justice le méchant serait-il puni et le juste récompensé? Le Juge du monde entier ne ferait-Il pas justice? Ne t’étonne pas, cependant, en disant : comment se pourrait-il que l’homme puisse faire tout ce qu’il souhaite et que ses actions dépendent de lui?Pourrait-il se produire quelque chose dans le monde sans l’aval et la volonté du Créateur ? L’Écriture elle-même dit: «Tout ce que D.ieu désire, Il l’a fait dans les cieux et la terre» ? Sache que tout se passe conformément à Son désir, bien que nous soyons libres de nos actes.  Comment cela? De même que le Créateur désire que le feu et le vent s’élèvent, que l’eau et la terre descendent, que la sphère céleste tourne en rond, et que les autres choses créées dans le monde existent selon le mode d’existence qu’Il a voulu, de même désire-t-Il que l’homme possède le libre arbitre et soit libre de ses actions, sans que rien ne l’oblige, ni ne l’attire. Mais que l’homme, de son propre chef et par l’exercice de l’intelligence que D.ieu lui a donnée, puisse faire tout ce dont un homme a le pouvoir.  C’est pourquoi l’homme est jugé en fonction de ses actions: s’il a fait le bien, il lui est fait du bien. S’il a fait le mal, il lui est fait du mal. Ainsi le prophète a dit: « C’est par votre main que cela est advenu » ; «c’est qu’ils ont choisi leur propre chemin». À ce sujet, le roi Salomon dit:«Réjouis-toi, jeune homme, dans ton jeune âge… mais sache que D.ieu t’appellera en jugement pour tout cela», ce qui signifie: «Sache que tu as le pouvoir d’agir à ta guise, mais que tu devras rendre des comptes».
  1. Peut-être diras-tu: «N’est-ce pas que D.ieu connaît les évènements futurs avant qu’ils n’aient lieu? Sait-Il que telle personne sera un juste ou un méchant ou ne le sait-Il pas? S’Il sait que cette personne sera un juste, il est impossible qu’elle ne le soit pas! Et si tu dis que D.ieu sait qu’elle sera un juste mais qu’il reste possible qu’elle soit un méchant, cela revient à dire qu’Il n’aurait pas une connaissance parfaite de la chose ! Sache que la réponse à cette question est «plus étendue en longueur que la mer, plus large que l’océan». Nombre de principes fondamentaux et de sublimités en dépendent, mais tu dois savoir et comprendre ce que je vais dire ici. Nous avons déjà expliqué, dans le second chapitre des lois relatives aux fondements de la Thora, que la connaissance qu’a le Saint Béni soit-Il ne se distingue pas de Lui-même, à la différence de la connaissance qu’a l’être humain, qui se distingue de son être et forme avec lui deux entités distinctes. Mais Lui – que Son nom soit glorifié – et Sa connaissance ne font qu’Un. Ceci, l’esprit humain n’a pas le pouvoir de l’appréhender clairement. De même que l’homme n’a pas le pouvoir d’appréhender et de découvrir la réalité du Créateur, comme il est dit: «car nul homme ne peut Me voir et vivre», de même n’a-t-il pas le pouvoir d’appréhender et de découvrir Sa connaissance. Ainsi, le prophète a dit: «Car Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas Mes voies». Puisqu’il en est ainsi, il n’est pas en notre pouvoir de savoir comment le Saint Béni soit-Il connaît toutes les créatures et leurs actions. Cependant, nous savons sans nul doute que les œuvres de l’homme sont entre ses propres mains et que le Saint Béni soit-Il ni ne le tire ni ne décrète qu’il agisse de telle ou telle manière. Ce n’est pas seulement par tradition religieuse que nous le savons, mais aussi par des preuves claires établies par la raison. C’est pour cela qu’il est dit dans les Écritures prophétiques que l’homme sera jugé pour ses actions, en fonction de ses actions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est là le principe fondamental dont dépendent toutes les paroles prophétiques.

Chapitre six : Libre arbitre II : le libre arbitre dans les versets bibliques

Toujours sur le thème du libre arbitre, le Rambam analyse ici plusieurs versets bibliques qui semblent contredire le principe de non-déterminisme affirmé au chapitre précédent.

  1. De nombreux versets dans la Thora et les paroles prophétiques semblent contredire ce principe fondamental. Ils sont mal compris par la plupart des gens qui imaginent à leur lecture que c’est le Saint Béni soit-Il qui décrète que l’homme fasse le mal ou le bien, et que l’homme n’a pas le parfait contrôle de son cœur pour l’orienter dans le sens qu’il désire. Je vais exposer ici un important principe qui te permettra de comprendre le sens de tous ces versets. Lorsqu’un seul individu ou les habitants d’un pays fautent, le pécheur ayant commis une faute de son propre chef et de sa propre volonté comme nous l’avons expliqué, il convient qu’il soit puni pour son méfait. Le Saint Béni soit-Il sait comment Il le lui fera payer : pour certaines fautes, la justice requiert que l’homme soit puni en ce monde, physiquement ou matériellement ou par ses enfants mineurs ; car les enfants mineurs d’un homme, qui ne sont pas matures intellectuellement et n’ont pas atteint l’âge des obligations religieuses, sont considérés comme sa propriété. Ainsi, il est écrit : «Un homme mourra pour son propre méfait» et non pour la faute de ses pères ; comme l’indique le terme ich (homme) employé par le verset, cela n’est le cas qu’à l’âge adulte. Pour d’autres fautes, la justice requiert que la punition soit infligée dans le monde futur et que le pécheur ne subisse aucun dommage en ce monde. D’autres fautes enfin sont punies dans ce monde et dans le monde futur.
  1. Dans quel cas dit-on que le pécheur est puni? Lorsqu’il ne s’est pas repenti. Mais s’il s’est repenti, le repentir est comme un bouclier devant la punition. Tout comme un homme faute de son propre chef et de son propre gré, de même il se repent de son propre chef et de son propre gré.
  1. Il est possible qu’un homme commette une si grande faute ou de si nombreuses fautes que la justice devant le Juge de vérité requière que l’on fasse payer ce pécheur pour les fautes qu’il a commises par sa volonté et en conscience en lui barrant l’accès au repentir et en ne lui laissant pas la liberté de renoncer à sa perversité, afin qu’il meure et soit anéanti pour la faute qu’il a commise. C’est ce qu’a dit le Saint Béni soit-Il, par l’intermédiaire d’Isaïe: «Que le cœur de ce peuple soit épaissi, que ses oreilles soient assourdies, que ses yeux soient hébétés, de peur que ses yeux ne voient clair, que ses oreilles n’entendent, que son cœur ne comprenne, qu’il ne s’amende alors et ne soit guéri». De même il est dit: «Mais ils raillaient les messagers de D.ieu, dédaignaient Ses paroles et tournaient en dérision Ses prophètes, jusqu’à ce que le courroux du Seigneur s’accrut contre Son peuple, sans remède possible». Cela veut dire qu’ils fautèrent de leur propre volonté et multiplièrent les transgressions, au point que leur sanction fut que l’accès au repentir – qui est le remède pour l’âme – leur fut barré. C’est ainsi aussi qu’il est écrit dans la Thora: «Je raffermirai le cœur de Pharaon». Parce qu’il avait initialement fauté de son propre chef en maltraitant les juifs séjournant dans son pays, comme il est dit: «Eh bien! Ingénions-nous à agir contre ce peuple», la justice divine décida de lui barrer l’accès au repentir jusqu’à ce qu’il soit puni de sa faute. C’est pour cela que le Saint Béni soit-Il raffermit son cœur. Mais pourquoi le Saint Béni soit-Il lui envoyait-il dire par l’intermédiaire de Moïse: «Renvoie le peuple et repens-toi», alors qu’Il lui avait déjà dit qu’il ne renverrait pas le peuple, comme il est dit: «Mais toi et tes serviteurs, je sais que vous ne craindrez pas encore l’Éternel D.ieu», «Mais c’est pour cela que Je t’ai laissé vivre, pour te faire voir Ma puissance, et pour glorifier Mon nom dans le monde»? Afin de faire savoir au monde entier que lorsque le Saint Béni soit-Il empêche un pécheur d’accéder au repentir, il ne peut pas se repentir et meurt pour l’iniquité qu’il a initialement commise de son propre gré.  De même, le roi Sihôn, du fait des fautes qu’il avait déjà commises, fut puni de ne pas avoir accès au repentir, comme il est dit: «car l’Éternel ton D.ieu, avait raidi son esprit et endurci son cœur». De même, en raison des abominations des Cananéens, D.ieu leur barra l’accès au repentir au point qu’ils livrèrent bataille à Israël et furent détruits, ainsi qu’il est dit: «Car D.ieu avait raffermi leur cœur pour qu’ils livrent bataille à Israël, afin qu’ils soient totalement détruits». Et de même pour les juifs à l’époque du prophète Elie, parce qu’ils avaient multiplié les iniquités, D.ieu empêcha ceux qui commettaient ces nombreuses fautes d’avoir accès au repentir, comme il est dit: «et tu as tourné leur cœur en arrière», c’est-à-dire tu les as empêchés d’accéder au repentir.  Pour résumer, D.ieu n’a décrété ni que Pharaon maltraiterait les juifs, ni que Sihôn fauterait dans son pays, ni que les Cananéens se dépraveraient, ni que les juifs adoreraient des idoles. Tous fautèrent de leur propre chef et furent punis en conséquence en se voyant interdire l’accès au repentir.
  1. C’est dans cet esprit que les justes et les prophètes implorent D.ieu dans leurs prières de les aider à suivre le chemin de la vérité, comme l’a dit le roi David: «Enseigne moi, D.ieu, Ta voie, je veux marcher dans Ta vérité». En d’autres termes:Que mes fautes ne me privent pas du chemin de la vérité par lequel je pourrai connaître Ta voie et l’unité de Ton nom. Et de même sa requête: «et qu’un esprit noble me soutienne», signifie «Permets à mon esprit d’accomplir Ta volonté, et que mes fautes n’aient pas pour conséquence de m’empêcher l’accès au repentir; plutôt, puissé-je avoir la liberté de choix entre mes mains afin que je revienne, que je comprenne et que je connaisse le chemin de la vérité». C’est de cette manière aussi qu’il faut comprendre tous les versets similaires.
  1. Que signifie la parole du roi David: «L’Éternel est bon et droit, aussi montre-t-Il aux pécheurs le chemin. Il dirige les humbles dans le bon droit, et enseigne Sa voie aux humbles»? Elle fait référence au fait que D.ieu leur a envoyé des prophètes pour enseigner les voies de D.ieu et les amener au repentir ; de plus, Il leur a donné la force d’étudier et de comprendre. Cette disposition existe chez tout homme: lorsque de son propre chef il prend intérêt aux chemins de la sagesse et de la justice, il y aspire davantage et recherche ardemment à les suivre. C’est ce que nos maîtres, de mémoire bénie, ont dit: «Quiconque vient se purifier reçoit de l’aide», ce qui veut dire qu’il se trouvera lui-même aidé dans son cheminement. Mais n’est-il pas écrit dans la Thora que D.ieu annonça à Abraham l’esclavage en Égypte en ces termes: «et ils les asserviront et les opprimeront», ce qui semble indiquer que D.ieu avait décrété que les Égyptiens feraient du mal? De même il est écrit: «ce peuple se laissera débaucher par les divinités du pays», ce qui semble indiquer que D.ieu avait décrété que le peuple juif adorerait des idoles ; pourquoi alors les punit-Il? La réponse est que D.ieu n’a jamais décrété, concernant tel individu, que celui-ci s’égarerait. De fait, chacun de ceux qui se sont pervertis en pratiquant l’idolâtrie, s’il n’avait pas voulu servir les idoles, il ne les aurait pas servies. Le Créateur n’a fait qu’informer Moïse globalement du cours de l’Histoire, comme l’on dirait: «Dans ce peuple, il y aura des justes et des méchants». Le méchant ne pourra pas pour autant affirmerqu’il a été décrété qu’il serait méchant parce que D.ieu a informé Moïse qu’il y aurait des méchants parmi le peuple juif ; c’est comme le verset: «Or, il y aura toujours des nécessiteux dans le pays». Il en va de même concernant les Égyptiens : chacun de ceux qui ont maltraité les juifs aurait pu s’abstenir s’il n’avait pas voulu leur faire du mal. Car D.ieu n’a jamais émis de décret obligeant tel individu à faire du mal aux juifs, Il a simplement informé Abraham que sa descendance serait réduite en esclavage sur une terre étrangère. Or, nous avons déjà dit qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de savoir comment le Saint Béni soit-Il connaît les évènements futurs.

Chapitre sept : Le choix libre et déterminant du repentir

Après avoir défini la techouva et établi que le libre arbitre est donné à chacun en toutes circonstances, dans le présent chapitre, le Rambam exhorte chacun à s’engager résolument sur le chemin de la techouva. La techouva est un choix libre : elle n’est déterminée que par la volonté de la personne et est le résultat de son effort. Il montre d’abord la nécessité de cette démarche, puis ses bienfaits. En résumé, on peut dire que la techouva s’impose pour n’importe quelle faute, aussi petite soit-elle ; elle opère aussi des changements vertigineux en propulsant celui qui était loin de D.ieu dans les hauteurs spirituelles.

  1. Étant donné que le libre arbitre est donné à chacun, comme nous l’avons expliqué, on s’efforcera de se repentir, de confesser oralement ses fautes et d’y renoncer afin de mourir en repentant et de mériter le monde futur.
  1. On se considèrera toujours comme proche de la mort, et l’on pensera que l’on peut mourir à cet instant, en état de faute. On se repentira donc immédiatement de ses fautes et l’on ne dira pas: «Lorsque je vieillirai, je me repentirai», de crainte que l’on ne meure avant d’atteindre la vieillesse. Ainsi le roi Salomon dit dans sa sagesse: «Qu’à tout moment, tes vêtements soient blancs».
  1. Ne dis pas que le repentir est uniquement nécessaire pour les fautes qui impliquent des actions, comme la débauche, le brigandage et le vol. De même qu’un homme doit se repentir de telles mauvaises actions, il doit aussi s’observer et se repentir de ses mauvaises dispositions, telles que la colère, la haine, la jalousie, la raillerie, la poursuite du gain ou des honneurs, les plaisirs de la nourriture, etc.; toutes requièrent le repentir. Ces fautes sont plus graves que celles qui impliquent des actions, car lorsque l’on s’abandonne à ces mauvaises dispositions, il est difficile de s’en défaire. De même il est dit: «Que le méchant abandonne sa voie, et l’impie ses pensées».
  1. Que le repentant ne pense pas qu’il est loin du degré des justes, à cause des fautes et des transgressions qu’il a commises. Il n’en est pas ainsi: il est aimé et chéri du Créateur comme s’il n’avait jamais fauté. Plus encore, grande est sa récompense, car il a goûté à la faute et y a renoncé en réfrénant son penchant. Les Sages ont dit: «Là où se tiennent les repentants, les justes parfaits ne peuvent se tenir», c’est-à-dire que leur élévation surpasse celle de ceux qui n’ont jamais fauté, parce qu’ils font plus d’effort que ces derniers pour réfréner leur penchant.
  1. Tous les prophètes ont enjoint au peuple le repentir. C’est seulement par le repentir que le peuple juif sera libéré de l’exil. La Thora a déjà donné l’assurance qu’Israël finirait par se repentir à la fin de son exil et serait alors immédiatement libéré, comme il est dit: «Or, quand te seront survenus tous ces évènements… tu retourneras à l’Éternel ton D.ieu… l’Éternel mettra un terme à ton exil et aura pitié de toi, et Il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels Il t’aura dispersé».
  1. Grand est le repentir, car il rapproche l’homme de la Présence Divine, ainsi qu’il est dit: «Reviens, Israël, jusqu’à l’Éternel, ton D.ieu». Il est dit encore: «Et vous n’êtes pas revenus à Moi, dit l’Éternel», et encore il est dit: «Si tu reviens, Israël, dit l’Éternel, tu reviendras à Moi», ce qui signifie: Si tu te repens, tu t’attacheras à Moi. Le repentir rapproche ceux qui sont loin. Hier, cet homme était détesté devant l’Omniprésent, abhorré, éloigné, et abomination; aujourd’hui, il est aimé et chéri, proche de D.ieu et ami. De même, tu remarqueras que le langage que le Saint Béni soit-Il emploie pour repousser de Lui les pécheurs, c’est celui-là même qu’il emploie pour rapprocher les repentants, qu’il s’agisse d’un individu ou d’une collectivité, ainsi qu’il est dit: «et au lieu d’entendre dire: «Vous n’êtes pas mon peuple», ils seront dénommés «les fils du D.ieu vivant»». À propos de Coniahou dans sa perversité, il est dit: «Inscrivez cet homme comme étant sans postérité, un homme qui ne réussira rien au cours de sa vie», et encore : «Quand bien même Coniahou, fils de Joïakim, roi de Juda, serait un sceau sur ma main droite, Je t’arracherais de là ». Mais après qu’il s’est repenti durant son exil, il est dit au sujet de son fils Zorobabel: «En ce jour, dit l’Éternel des Armées, Je te prendrai, Zorobabel, fils de Chaltiël, toi Mon serviteur, dit l’Éternel, et Je te considérerai comme un sceau».
  1. Combien remarquable est la qualité du repentir: hier, celui-ci était séparé de l’Éternel, D.ieu d’Israël comme il est dit: «Vos méfaits faisaient barrière entre vous et votre D.ieu». Il criait vers D.ieu et n’était pas exaucé, comme il est dit: «Quand vous multiplieriez les prières, J’y resterai sourd». Il accomplissait des préceptes religieux, mais ceux-ci lui étaient renvoyés au visage, comme il est dit: «qui vous a demandé de fouler Mon parvis» et encore «Ah, s’il s’en trouvait un parmi vous pour fermer les portes, afin que vous n’allumiez plus Mon autel en pure perte! Je n’ai aucun plaisir à vous voir, dit l’Éternel des Armées, l’offrande de votre main, Je ne la veux pas». Aujourd’hui, il est étroitement attaché à la Présence Divine, comme il est dit: «Et vous qui êtes attachés à l’Éternel votre D.ieu». Il crie vers D.ieu et est immédiatement exaucé, comme il est dit: «Avant qu’ils M’appellent, Moi, Je répondrai». Il accomplit des préceptes religieux, et ceux-ci sont agréés avec satisfaction et joie, ainsi qu’il est dit: «car D.ieu a déjà agréé tes actes». Plus encore, ceux-ci sont ardemment désirés, comme il est dit: «Alors l’Éternel prendra plaisir aux offrandes de Juda et de Jérusalem, comme Il le faisait aux jours antiques, dans les années d’autrefois».
  1. La conduite propre aux repentants est caractérisée par leur humilité et leur modestie à l’extrême. Si des sots les narguent avec leurs actions d’autrefois en leur disant: «Hier tu faisais ceci et cela, hier tu disais ceci et cela», ils ne devront pas en être affectés ; au contraire, ils écouteront et se réjouiront, sachant que c’est pour eux un mérite, car tant qu’ils ont honte de leurs actions passées et en rougissent, leur mérite augmente et ils en sont grandis. C’est une grave faute que de direà un repentant: «Souviens-toi de tes actions passées», ou de les rappeler en sa présence afin de lui faire honte, ou d’évoquer des incidents similaires à ses fautes afin de lui rappeler ce qu’il a fait; tout cela est interdit et entre dans la catégorie de l’interdiction de léser autrui par des paroles, ce dont la Thora nous a mis en garde en ces termes: «Ne vous lésez pas l’un l’autre».

Chapitre huit : Récompense et punition I : le monde futur

Le Rambam s’intéresse désormais au sujet de l’ultime récompense donnée à l’homme pour l’observance de la Thora et des commandements : le monde futur (olam haba). Différentes références au « monde futur » apparaissent dans les textes de nos Sages, qui parlent de ceux qui « ont part au monde futur » ou « n’y ont pas part » en raison de leurs fautes. On ne trouve cependant aucune description exacte de celui-ci. C’est précisément à cette ultime récompense que le Rambam s’intéresse dans les deux chapitres qui suivent. Il faut bien préciser que le Rambam ne parle pas ici de l’époque de l’avènement messianique, mais bien d’une étape ultérieure. L’avènement messianique est en effet caractérisé par le rétablissement de la royauté au sein d’Israël et la possibilité d’atteindre la plénitude dans l’étude de la Thora et la pratique des commandements. Ce n’est donc pas une récompense, mais un aboutissement, comme le Rambam l’exprime clairement à la fin du ch. 9. Pour le Rambam, à la différence d’autres commentateurs, le monde futur est spirituel : c’est la récompense de l’âme.

  1. Le bien caché et gardé en réserve pour les justes est la vie du monde futur. C’est une vie sans mort, un bien sans mal. C’est là ce qui est écrit dans la Thora: «afin que ce soit bien pour toi et que tu prolonges tes jours»; la tradition explique: «afin que ce soit bien pour toi» dans un monde qui sera entièrement bon, «et que tu prolonges tes jours» dans un monde où l’existence sera entièrement longue, à savoir le monde futur qui est éternel. La récompense des justes est qu’ils mériteront ce délice et vivront dans ce bien. Le châtiment des méchants est qu’ils ne mériteront pas cette vie, mais seront retranchés et mourront. Quiconque ne mérite pas cette vie mourra en ce sens qu’il ne connaîtra pas la vie éternelle, mais sera retranché du fait de sa perversité et disparaîtra comme une bête. C’est là la punition de « retranchement » (karet) dont parle la Thora, ainsi qu’il est dit: « retranchée, cette âme sera retranchée»; la tradition explique ainsi cette double référence au retranchement: «retranchée» de la vie en ce monde, «cette âme sera retranchée» de la vie dans le monde futur, c’est-à-dire que cette âme, après sa séparation du corps au terme de son existence en ce monde, ne méritera pas la vie du monde futur, mais sera aussi retranchée de la vie du monde futur.
  1. Dans le monde futur, il n’y a rien de corporel, mais uniquement les âmes des justes, sans corps, à l’instar des anges du service. Et puisqu’il n’y a pas de corps, il n’y a ni manger, ni boire, ni aucune des choses dont le corps humain a besoin en ce monde. Il ne s’y produit aucun des évènements qui affectent les corps en ce monde, comme le fait d’être assis, le fait d’être debout, le sommeil, la mort, la tristesse, le rire et ce qui est semblable. Voici ce que les anciens Sages ont dit: «Dans le monde futur, il n’y a nimanger, ni boire, ni relation conjugale, mais les justes seront assis avec leur couronne sur la tête et ils jouiront du rayonnement de la Présence Divine ». Ce texte t’indique clairement qu’il n’y a pas de corps puisqu’il n’y a ni manger ni boire. Et l’expression: «les justes seront assis», qui décrit un phénomène corporel, est en fait une allégorie, qui signifie que les justes s’y trouveront sans peine et sans effort. De même, l’expression: «leur couronne sur la tête» est une allégorie qui signifie que la connaissance qu’ils ont acquise en ce monde et grâce à laquelle ils ont mérité le monde futur, s’y trouvera avec eux. Celle-ci est leur « couronne », dans le même sens que ce qu’a dit le roi Salomon: «orné de la couronne dont sa mère l’a couronné». Et tout comme dans la prophétie d’Isaïe, où il est dit concernant la délivrance future: «et une joie éternelle sur leur tête», la joie n’est pas une substance matérielle pour être posée sur la tête, de même, la «couronne» dont parlent ici les Sages est la connaissance qui sera présente avec les justes. Et que signifie ce qu’ils ont dit: « les justes jouiront du rayonnement de la Présence Divine»? Cela veut dire qu’ils atteindront une connaissance et une perception de la réalité de l’existence du Saint Béni soit-Il à laquelle ils ne peuvent parvenir quand ils sont dans un corps obscur et bas.
  1. L’âme, à chaque fois que l’on en parle dans ce contexte, n’est pas le principe de vie qui a besoin du corps. C’est la «forme de l’âme», c’est-à-dire l’intelligence, qui déjà en ce monde a atteint une connaissance du Créateur – autant qu’elle en est capable – et qui a acquis une connaissance des intelligences immatérielles – les anges – et des autres œuvres de D.ieu. C’est la «forme» que nous avons définie au chapitre quatre des lois relatives aux fondements de la Thora, qui est appelée « âme » dans ce contexte. Cette vie du monde futur, étant donné qu’elle est immortelle – la mort n’étant que l’un des accidents qui affectent les corps, or, il n’y aura pas de corps – est appelée: «le faisceau de la vie», comme il est dit: «l’âme de mon maître restera liée au faisceau de la vie». C’est la récompense la plus haute qui soit, le bien au-delà duquel il n’existe aucun autre bien, celui auquel tous les prophètes ont aspiré.
  1. Plusieurs noms lui ont été donnés allégoriquement: «la montagne de D.ieu», «Son saint lieu», «le chemin de sainteté», «les cours de D.ieu», «la splendeur de D.ieu», «la tente de D.ieu», «le palais de D.ieu», «la maison de D.ieu», «la porte de D.ieu». Les Sages ont allégoriquement nommé ce bien destiné aux justes le«repas»; généralement, ils l’appellent «le monde futur».
  1. La punition la plus sévère qui soit, consiste à ce que l’âme soit retranchée et ne mérite pas cette vie, comme il est dit: «retranchée, cette âme sera retranchée; sa faute est sur elle». C’est la perdition, ce que les Prophètes appellent allégoriquement «le puits de la destruction», «la perdition», «Tafté», « sangsue» ; et toutes les expressions d’anéantissement et de destruction sont utilisées pour la désigner, car c’est l’annihilation qui n’a pas derenaissance, la perte qui est irrémédiable.

 

  1. Peut-être considéreras-tu ce bien avec légèreté et penseras-tu que la récompense adéquate pour l’accomplissement des commandements et pour l’homme ayant suivi avec intégrité les voies de la vérité ne serait pour lui que de manger et boire ce qu’il y a de bon, d’avoir des rapports charnels avec de belles créatures, de porter du fin lin et desbroderies, d’habiter dans des palais d’ivoire en se servant d’objets d’argent et d’or, et autres choses similaires, comme l’imaginent les arabes insensés et sots, qui mènent une vie dissolue. Mais les sages et les personnes douées d’intelligence savent que toutes ces choses ne sont que futilité et d’aucune utilité. Elles ne sont considérées par nous comme un grand bien en ce monde que parce que nous sommes des êtres avec un corps physique, qui a besoin de toutes ces choses. L’âme ne les désire et n’y aspire que parce qu’elles sont nécessaires au corps et lui permettent de satisfaire ses désirs et de maintenir sa santé. Mais lorsqu’il n’y a plus de corps, toutes ces choses sont réduites au néant. Cet immense bien que l’âme éprouvera dans le monde futur, il n’est aucun moyen de le saisir et de le connaître, car nous ne connaissons en ce monde que le bien du corps, auquel nous aspirons. Mais ce bien-là est immensément plus grand, et ne peut nullement être comparé aux biens de ce monde si ce n’est par métaphore. Mais en vérité, comparer ce bien de l’âme dans le monde futur aux bienfaits dont jouit le corps en ce monde en mangeant et buvant est impossible: la grandeur de ce bien est insondable et au-delà de toute comparaison. C’est ce qu’a dit le roi David: «Ah! Qu’il est grand, Ton bien que Tu as caché et gardé en réserve pour ceux qui Te craignent…»
  1. Combien David désira-t-il ardemment le monde futur, comme il est dit: «Ah, si je n’avais eu la foi de voir la bonté de D.ieu sur la terre de vie». Les Sages des premiers temps nous ont déjà avisés qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de saisir clairement le bien du monde futuret que personne d’autre que le Saint Béni soit-Il ne connaît sa grandeur, sa beauté et sa puissance ; que tous les bienfaits que les prophètes ont annoncés au peuple juif ne sont que des choses matérielles dont Israël jouira à l’époque du roi Machia’h, lorsque la souveraineté sera restaurée au peuple juif. Mais le bien du monde futur, rien ne peut lui être comparé. Les prophètes n’en ont pas fait une description imagée, pour ne pas le diminuer par des comparaisons. C’est là ce qu’Isaïe a dit: «Aucun œil n’a vu, ô D.ieu, excepté Toi, ce qu’Il va faire à celui qui L’attend». C’est-à-dire que le bien que l’œil d’aucun prophète n’a vu et que seul D.ieu a vu, c’est ce bien que D.ieu a fait pour l’homme qui L’attend. Ainsi, les Sages ont dit: «Tous les prophètes n’ont prophétisé que concernant l’ère messianique ; mais le monde futur, « Aucun œil ne l’a vu, ô D.ieu, excepté Toi». »
  1. La raison pour laquelle les Sages ont appelé ce bien «le monde futur» n’est pas que celui-ci n’existe pas à présent et ne viendra qu’après que ce monde aura disparu. Il n’en est pas ainsi. Au contraire, le monde futur existe déjà à présent, comme il est dit: «que Tu as caché et gardé en réserve pour ceux qui Te craignent, que Tu as façonné…». En fait, ils ne l’ont appelé «monde futur» que parce que l’homme n’entrera dans cette vie ultime qu’après la vie dans ce monde où nous existons avec un corps et une âme et qui est l’existence que tout homme connaît initialement.

Chapitre neuf : Récompense et punition 2 : bienfaits et adversité en ce monde

Le thème de la récompense et de la punition amène le Rambam à se pencher sur les promesses formulées dans la Thora. En effet, il a été expliqué, au chapitre précédent, que la récompense consiste dans la vie du monde futur et la punition dans la perdition de l’âme. Pourtant, plusieurs passages de la Thora promettent des bienfaits en ce monde en cas d’observance des commandements et des malheurs en cas d’abandon de la Thora. Ne faut-il pas voir également récompense et punition dans ces promesses matérielles ?

  1. Sachant que la récompense pour les commandements et le Bien que nous mériterons, si nous observons le chemin de D.ieu prescrit dans la Thora, est la vie du monde futur, comme il est dit: «afin que ce soit bien pour toi et que tu prolonges tes jours», et que la rétribution des méchants, ayant abandonné les voies de la justice prescrites dans la Thora, est le retranchement, ainsi qu’il est dit: « retranchée cette âme sera retranchée, sa faute est sur elle», quel est donc le sens de ces phrases que l’on trouve partout dans la Thora : «Si vous obéissez, vous aurez ceci», «Si vous n’obéissez pas, il vous arrivera cela», toutes les choses annoncées ayant lieu en ce monde, comme la satiété et la faim, la guerre et la paix, la souveraineté et la sujétion, la résidence en terre d’Israël et l’exil, la réussite dans ses entreprises et l’échec, et autres choses annoncées dans les paroles de l’Alliance? Toutes ces promesses sont vraies: elles se sont déjà accomplies et le seront encore. Quand nous accomplissons tous les préceptes de la Thora, nous connaissons alors tous les bienfaits de ce monde. Et quand nous les transgressons, nous sommes en conséquence sujets à ces maux qui sont écrits dans la Thora. Néanmoins, ces bienfaits ne sont pas l’ultime récompense des commandements ni ces maux l’ultime punition de celui qui transgresse les commandements. Voilà comment il faut comprendre : Le Saint Béni soit-Il nous a donné cette Thora, un arbre de vie. Quiconque accomplit tout ce qui y est écrit et le connaît d’une connaissance entière et correcte, méritera par elle la vie du monde futur: il méritera sa part du monde futur en fonction de la grandeur de ses actions et de l’abondance de la sagesse qu’il s’est acquise. D.ieu nous a promis dans la Thora que si nous l’observons avec joie et enthousiasme et que nous méditons en permanence sur sa sagesse, Il ôtera devant nous toutes les entraves à son accomplissement, comme la maladie, la guerre, la faim, et autres calamités, et nous dispensera tous les bienfaits qui nous renforceront dans l’accomplissement de la Thora, comme la satiété, la paix, l’abondance d’argent et d’or, afin que nous n’ayons pas à nous occuper, toute notre vie durant, à subvenir aux besoins du corps, mais que nous soyons libres de tout souci pour étudier la sagesse et accomplir le commandement afin de mériter la vie du monde futur. Ainsi il est dit dans la Thora après l’assurance que l’accomplissement des commandements suscitera tous les bienfaits de ce monde: «Et ce sera pour nous une œuvre charitable». De même Il nous a fait savoir dans la Thora que si nous abandonnons de notre propre chef la Thora pour nous occuper des futilités du temps, dans l’esprit du verset: «Yechouroun a engraissé, il s’est mis à se rebeller », le vrai Juge privera ceux qui abandonnent la Thora de tous les bienfaits de ce monde, qui les ont encouragés à se rebeller et Il les frappera de tous ces fléaux qui les empêcheront d’acquérir le monde futur, afin qu’ils disparaissent dans leur perversité. C’est là le sens de ce qui est écrit dans la Thora:«parce que tu n’as pas servi D.ieu dans la joie et d’un cœur entier quand tu avais tout le bien, tu serviras tes ennemis que l’Éternel enverra contre toi». Ainsi, toutes les bénédictions et malédictions doivent donc être comprises de cette façon : si vous servez D.ieu dans la joie et observez Sa voie, Il vous dispensera ces bénédictions et éloignera de vous les malédictions, de sorte que vous aurez le loisir d’acquérir la sagesse de la Thora et de vous y consacrer, et ainsi de mériter le monde futur. Tu connaitras alors le bien dans le monde qui sera entièrement bon et tu prolongeras tes jours dans le monde où l’existence sera entièrement longue. Ainsi vous mériterez les deux mondes: une vie heureuse en ce monde, qui conduira à la vie dans le monde futur. En effet, si l’homme n’acquiert pas ici-bas sagesse et bonnes actions, il n’aura pas par la suite d’autre occasion de mériter le monde futur, ainsi qu’il est dit: «car il n’y a ni activité, ni connaissance ni sagesse dans la tombe». Et si vous abandonnez D.ieu et vous adonnez à la nourriture, à la boisson, à la dépravation et choses similaires, Il vous frappera de toutes ces malédictions, et vous ôtera toutes les bénédictions, de sorte que vos jours s’achèveront dans la confusion et dans la peur. Vous n’aurez ni l’esprit libre, ni un corps sain pour accomplir les commandements, afin que, de la sorte, vous soyez perdus et retranchés de la vie du monde futur. Vous aurez donc perdu deux mondes, car lorsqu’un homme est troublé en ce monde par la maladie, la guerre et la faim, il ne se consacre ni à sagesse, ni aux préceptes, lesquels permettent d’acquérir la vie du monde futur.
  1. C’est la raison pour laquelle tout Israël, leurs prophètes et leurs sages ont ardemment désiré l’époque messianique, afin d’être libérés du joug des pouvoirs tyranniques qui ne les laissent pas se consacrer comme il se doit à l’étude de la Thora et aux commandements, connaître la tranquillité et grandir en sagesse, en vue d’atteindre la vie du monde futur. Car à cette époque messianique, la connaissance, la sagesse, et la vérité augmenteront, ainsi qu’il est dit: «la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu», et il est dit: «Et ils n’auront plus besoin ni les uns ni les autres de s’instruire mutuellement», et encore: «J’enlèverai le cœur de pierre de votre sein». Car ce roi qui se lèvera de la postérité de David possèdera plus de sagesse encore que le roi Salomon et sera un grand prophète, proche du rang de Moïse notre maître. Aussi instruira-t-il tout le peuple et il lui montrera le chemin de D.ieu. Toutes les nations viendront l’écouter, comme il est dit: «Il arrivera, à la fin des temps, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie sur la cime des montagnes… et toutes les nations y afflueront». En dépit de tous ces bienfaits de l’ère messianique, l’ultime récompense et le bien absolu qui ne connaîtra ni interruption ni diminution, ce sera la vie du monde futur. En revanche, l’époque messianique se produira en ce monde, lequel continuera son cours normal, si ce n’est que la souveraineté sera restituée à Israël. Les Sages des premiers temps ont déjà dit: « Il n’y a pas de changement entre ce monde-ci et les temps messianiques si ce n’est l’assujettissement d’Israël aux nations ».

Chapitre dix : Récompense et punition : un service de D.ieu désintéressé

Après avoir disserté, au cours des deux chapitres précédents, sur la notion de récompense et de punition, le Rambam conclut que seul le service de D.ieu par amour doit être recherché, autrement dit un service de D.ieu désintéressé. Tel est le degré d’élévation morale des sages. Le Livre de la connaissance, qui se conclut ici, s’ouvre ainsi sur le livre suivant, le Livre de l’amour.

  1. Qu’un homme ne dise pas: «Je vais accomplir les préceptes de la Thora et me consacrer à sa sagesse afin d’obtenir toutes les bénédictions qui y sont écrites» ou «afin de mériter la vie du monde futur», «Je vais m’abstenir des fautes dont la Thora nous a mis en garde afin d’être préservé des malédictions mentionnées dans la Thora» ou «afin de ne pas être retranché de la vie du monde futur». Il ne convient pas de servir D.ieu ainsi, car celui qui sert D.ieu de cette manière Le sert uniquement par crainte, et ce n’est ni le niveau des prophètes, ni celui des sages. Ce ne sont que les ignorants qui servent D.ieu de cette manière, les femmes ou les enfants que l’on éduque à servir D.ieu par crainte jusqu’à ce que leur connaissance grandisse et qu’ils servent par amour.
  1. Celui qui sert D.ieu par amour se consacre à la Thora et aux commandements et suit les chemins de la sagesse en n’étant porté par aucun motif extérieur, ni par la crainte du malheur, ni par le désir d’obtenir le bonheur ; une telle personne fait ce qui est vrai uniquement parce que c’est vrai, et le bonheur viendra finalement en récompense de sa conduite. Ce degré d’élévation morale est très haut ; il n’est pas atteint par tout sage. C’est le degré d’élévation d’Abraham notre père, qui fut appelé par le Saint Béni soit-Il: «Celui qui M’aime», parce qu’il ne servait D.ieu que par amour. C’est ce degré d’élévation que le Saint Béni soit-Il, par l’intermédiaire de Moïse, nous a prescrit en disant: «Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu». Lorsqu’un homme aimera D.ieu comme il se doit, il observera immédiatement tous les commandements par amour.
  1. Quel est l’amour qu’il convient de porter à D.ieu? Aimer D.ieu d’un amour grand, débordant et ardent au point que son âme soit saisie par cet amour et qu’il occupe son esprit constamment, comme un homme qui est malade d’amour : sa passion pour une certaine femme ne lui laisse aucune tranquillité d’esprit et occupe sa pensée constamment, lorsqu’il s’assoit, lorsqu’il se lève, lorsqu’il mange et boit. Plus intense encore sera l’amour de D.ieu dans le cœur de ceux qui L’aiment et il occupera sans cesse leur esprit, comme Il nous l’a prescrit: «Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur et de toute ton âme». C’est ce que le roi Salomon dit par allégorie: «car je suis malade d’amour». Tout le Cantique des cantiques est une description allégorique de cet amour entre Israël et D.ieu.
  1. Les Sages des premiers temps ont dit: Peut-être diras-tu: «Je vais étudier la Thora afin de devenir
    riche
    », «afin d’être appelé Rabbi», «afin de recevoir la récompense du monde futur», il est pour cela écrit: «en aimant l’Éternel»; tout ce que vous faites, faites-le par amour. Les Sages ont dit encore : « Heureux l’homme… qui chérit ardemment Ses commandements» – et non la récompense de Ses commandements. De même, les plus grands sages exhortaient ceux qui, parmi leurs disciples, se distinguaient par leur intelligence et leur discernement, et ceux-là uniquement : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître en vue de recevoir une récompense. » Mais parce qu’il est le maître, il convient de Le servir ; autrement dit: servez-le par amour.
  1. Quiconque se consacre à l’étude de la Thora en vue de recevoir une récompense ou en vue d’éviter l’adversité ne se consacre pas à la Thora pour elle-même. Et quiconque se consacre à l’étude de la Thora ni par crainte, ni dans l’attente d’une récompense, mais uniquement par amour pour le Maître de l’univers qui en a donné l’ordre, se consacre à la Thora pour elle-même. Mais les Sages ont dit: «Qu’un homme se consacre toujours à l’étude de la Thora, même quand ce n’est pas pour la Thora elle-même, car en commençant par cette étude qui n’est pas pour la Thora elle-même, il en viendra à l’étudier pour elle-même». C’est pourquoi, lorsque l’on instruit les enfants, les femmes et, en général, les ignorants, on leur enseigne d’abord à servir D.ieu uniquement par crainte ou dans l’attente d’une récompense, jusqu’à ce que leur connaissance grandisse et qu’ils atteignent une plus grande mesure de sagesse. On leur dévoile alors ce secret du service divin par amour pour D.ieu petit à petit et on les y habitue progressivement jusqu’à ce qu’ils le comprennent et en acquièrent une claire connaissance, et qu’ils servent D.ieu par amour.
  1. Il est bien connu et clair que l’amour pour D.ieu ne s’ancre dans le cœur de l’homme que s’il se réjouit constamment dans cet amour et renonce à toute autre chose dans le monde, comme Il l’a ordonné en disant: «Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur et de toute ton âme». L’homme n’aime le Saint Béni soit-Il que selon la connaissance qu’il a de Lui. L’amour sera à la mesure de la connaissance: selon que cette dernière sera petite ou grande, l’amour sera petit ou grand. Il doit par conséquent se dévouer à comprendre et embrasser les sciences et les notions qui lui font connaître Son Créateur, selon ce que l’homme a le pouvoir de comprendre et d’appréhender, comme nous l’avons expliqué dans les lois relatives aux fondements de la Thora.

Béni soit D.ieu, qui a accordé Son aide.

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