Lois relatives aux dispositions et à la conduite morales
Chapitre cinq
Le talmid ‘hakham, littéralement « disciple des sages », est un érudit de la Thora. Cependant, ce « disciple » ne doit pas se distinguer simplement par sa sagesse. L’étude de la Thora ne saurait en aucun cas être considérée comme une discipline purement intellectuelle, qui ne vise qu’à la seule connaissance des textes. Au contraire, la Thora doit s’exprimer dans sa conduite de tous les jours, jusque dans ses moindres détails. Ainsi, comme va le montrer le Rambam tout au long de ce chapitre, c’est dans tous les éléments de la vie communs à chacun (la manière de manger, de parler, de s’habiller, de marcher…) que le talmid ‘hakham se distinguera
- De même l’on reconnait un sage par sa sagesse et par ses dispositions morales, qui le distinguent des autres gens, de même doit-il se distinguer par ses actions – sa façon de manger, de boire, d’accomplir son devoir conjugal, de faire ses besoins, de s’exprimer, de marcher, de se vêtir, de mener son ménage et de faire des affaires. Toutes ces actions seront exceptionnellement belles et seyantes. Comment cela ? Un érudit ne doit pas être un glouton : il mangera des aliments favorables à la santé de son corps, sans en manger avec excès. Il ne cherchera pas à remplir son ventre, comme ceux qui se gorgent d’aliments et de boissons jusqu’à ce que leur ventre enfle. À leur sujet, il est dit dans la Tradition prophétique : « Je vous répandrai des excréments sur la figure ». Les Sages ont expliqué : ce sont les gens qui mangent et boivent avec excès et passent tous les jours de leur vie comme des fêtes, disant : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ». Telle est là la façon de manger des méchants. Ce sont ces tables que l’Écriture a blâmées en disant : « En effet, toutes ces tables sont couvertes de vomissures et d’immondices, pas un coin n’y échappe ». En revanche, un sage ne mange que d’un ou deux mets et juste en quantité nécessaire pour sa subsistance, cela lui suffit. C’est ce que Salomon a dit : « le juste mange pour apaiser son âme ».
- Lorsqu’un sage mange ce peu qui lui convient, il le mangera seulement chez lui, à sa table. Il ne mangera pas dans un restaurant, ni dans la rue, sauf en cas d’extrême nécessité, afin de ne pas se déconsidérer aux yeux des autres. Il ne mangera pas auprès des ignorants, ni à ces tables « couvertes de vomissures et d’immondices ». Il ne prendra pas trop souvent ses repas autre part que chez lui, même avec d’autres sages. Et il ne mangera pas à des repas où il y a un grand rassemblement. Il ne convient pour lui de manger qu’à un repas lié à une mitsva, comme un repas de consécration matrimoniale (éroussine) ou de noces (nissouine), à condition que ce soit le mariage d’un érudit avec la fille d’un érudit. Les justes et les hommes pieux d’autrefois ne mangeaient pas d’un repas qui n’était pas à eux.
- Lorsqu’un sage boit du vin, il ne boit que ce qu’il faut pour arroser la nourriture qu’il a dans l’estomac et ainsi faciliter la digestion. Celui qui se rend ivre est un pécheur, il est indigne et perd sa sagesse. Et s’il s’est rendu ivre en présence de gens du commun, il profane le Nom de D.ieu. Il est interdit de boire du vin le midi, même en petite quantité, à moins que le vin n’accompagne le repas. En effet, la consommation de vin qui fait partie du repas ne rend pas ivre. Seul le vin qui fait suite au repas doit être évité.
- Bien qu’une femme soit permise à son mari à tout moment, il sied à l’érudit de se comporter avec sainteté : il ne sera pas constamment auprès de sa femme, comme un coq, mais une fois par semaine, le soir de chabbat, s’il en a la force. Et lorsqu’il converse avec elle, il ne conversera ni au début de la nuit lorsqu’il est rassasié et que son ventre est plein, ni à la fin de la nuit lorsqu’il a faim, mais au milieu de la nuit, une fois qu’il a digéré. Il ne se montrera pas trop léger et ne profanera pas sa bouche par des paroles vaines, même dans sa conversation intime. Voici qu’il est dit dans la Tradition prophétique: « Il raconte à l’homme ce qu’a été sa conversation ». Les Sages ont expliqué : un homme devra rendre compte même d’une parole légère qu’il a eue avec sa femme. Ils ne seront ni ivres, ni indolents, ni tristes, ni tous les deux ni l’un d’eux. Elle ne sera pas endormie et il ne la forcera pas ; au contraire, les rapports auront lieu avec leur consentement et leur joie mutuels. Il parlera et plaisantera un petit peu avec elle afin qu’elle soit détendue, et aura des rapports avec elle avec pudeur et non avec effronterie, et il se retirera immédiatement.
- Quiconque se comporte de cette manière, non seulement se sanctifie, se purifie, et raffine son caractère, mais de plus, s’il a des enfants, ils seront beaux et modestes, enclins à la sagesse et à la piété. Et quiconque adopte le comportement des autres gens du commun qui marchent dans l’obscurité, aura des enfants pareils à ces gens.
- Les érudits se conduisent de manière très pudique, même lorsqu’ils ne sont pas en présence d’autrui. Ils n’auront pas un comportement qui pourrait les exposer au mépris et ne se découvriront ni la tête ni le corps. Même lorsqu’un érudit entre dans des lieux d’aisances, il sera pudique et ne se dénudera pas jusqu’à ce qu’il soit assis. Il ne s’essuiera pas avec la main droite. Il s’écartera de tout homme, et entrera une pièce à l’intérieur d’une autre, dans une grotte à l’intérieur d’une autre, pour se soulager. S’il se soulage derrière une barrière, il s’éloignera suffisamment pour que personne n’entende de bruit s’il a des flatulences. S’il se soulage dans une plaine ouverte, il s’éloignera suffisamment pour que personne ne voie son corps dénudé. Il ne parlera pas lorsqu’il fait ses besoins, même en cas d’extrême nécessité. La nuit aussi, il observera aux latrines le même comportement pudique que durant la journée. Il convient de s’habituer à faire ses besoins seulement tôt le matin et le soir après la tombée de la nuit, afin de ne pas être obligé de s’éloigner.
- Un érudit ne doit pas crier et hurler lorsqu’il parle, à la manière du bétail et des bêtes sauvages. Il n’élèvera pas la voix excessivement, mais il parlera doucement avec les autres. En parlant doucement, il fera cependant attention à ne pas exagérer, car cela ressemblerait à la manière de parler des gens hautains. Il devancera chacun dans ses salutations, afin d’être apprécié par les autres. Il jugera tout un chacun favorablement et ne dira que les louanges de son prochain et ne tiendra en aucune façon des propos dénigrants à son égard. Il aimera la paix et recherchera la paix. S’il voit que ses paroles peuvent être utiles et écoutées, il parlera ; sinon, il gardera le silence. Comment cela ? Il ne cherchera pas à apaiser son prochain au moment de sa colère et il ne le questionnera pas sur son vœu au moment où il le formule, jusqu’à ce que son esprit s’apaise et qu’il se calme. Il ne consolera pas son prochain au moment où son défunt est couché devant lui, l’endeuille étant consterné jusqu’à l’enterrement ; et de même pour tout cas semblable. Il n’observera pas son ami au moment où il faillit : il détournera son regard de lui. Il ne déviera pas de la vérité par sa parole et n’exagèrera pas ou ne minimisera un fait, si ce n’est pour servir des intérêts de paix ou ce qui est semblable. En règle générale, il ne tiendra que des propos de sagesse ou de bienfaisance et ce qui est semblable. Il ne conversera pas avec une femme dans la rue, même s’il s’agit de sa propre femme, de sa sœur ou de sa fille.
- Un érudit ne doit pas marcher la tête haute et le cou dressé, comme il est dit : « elles s’avançaient le cou dressé, lançaient des regards provocants ». Il ne doit pas marcher doucement avec de trop petits pas le talon à côté de l’orteil, comme le font certaines femmes et les personnes hautaines, comme il est dit : « marchant à pas mesurés, et se faisant remarquer avec leurs pieds ». Il ne doit pas courir dans un lieu public, à la manière des fous, ni se courber comme les bossus, mais il maintiendra le regard positionné vers le bas, comme il se tient pendant la prière, et marchera dans la rue empreint de sérieux comme un homme préoccupé par ses affaires. De la façon de marcher d’un homme, il est aussi possible de distinguer s’il est sage et réfléchi, ou s’il est bête et sot. Ainsi Salomon dit-il dans sa sagesse : « même dans le chemin lorsque s’avance le sot, l’intelligence lui fait défaut : il dit à tous qu’il est sot » ; il fait savoir à tous ce qu’il est sot.
- Le vêtement d’un sage doit être beau et propre. Il lui est interdit d’avoir, sur son vêtement, une tache de sang, de graisse ou autre tache semblable. Il ne portera ni des vêtements de roi, comme les vêtements en or et en pourpre que tout le monde contemple, ni des vêtements de pauvre qui font honte à celui qui les porte, mais de beaux vêtements de gamme moyenne. Son corps ne sera pas visible à travers son vêtement, comme c’est le cas des vêtements en lin très fin que l’on fait en Égypte. Ses vêtements ne devront pas traîner sur le sol comme ceux des gens arrogants, mais ils iront jusqu’au talon uniquement et les manches jusqu’à ses doigts. Il ne fera pas descendre son vêtement de dessus, parce que cela lui donnerait une apparence hautaine, excepté le chabbat uniquement, s’il n’a pas de vêtement de rechange. Il ne portera pas, en été, des chaussures rapiécées avec une pièce sur une autre. Mais durant la saison des pluies, c’est permis s’il est pauvre. Il ne sortira pas dans la rue parfumé, avec des vêtements parfumés, et ne mettra pas non plus de parfum sur ses cheveux. Mais s’il s’enduit le corps de parfum pour supprimer une mauvaise odeur de transpiration c’est permis. De même, il ne sortira pas seul la nuit à moins qu’il n’ait une heure fixe où il sort pour se rendre à son étude. Toutes ces règles ont pour but d’éviter des soupçons d’immoralité à son égard.
- Un érudit doit diriger ses affaires judicieusement : il mange, boit et nourrit sa maisonnée selon ses moyens et selon sa réussite, sans se démener excessivement. Les Sages ont prescrit en règle de conduite de ne pas manger constamment de la viande, mais seulement lorsqu’on en éprouve une forte envie, comme il est dit : « car tu auras envie de manger de la viande ». Il est suffisant pour une personne en bonne santé de manger de la viande chaque soir de chabbat. Mais si quelqu’un est suffisamment riche pour manger chaque jour de la viande, il peut le faire. Voici ce que les Sages ont recommandé : « Toujours un homme se nourrira moins que ce que ses ressources lui permettent, il se vêtira conformément à ce que ses moyens lui permettent et il dépensera pour vêtir sa femme et ses enfants plus que ses moyens. »
- Le parcours des hommes sensés est de tout d’abord trouver un travail qui permet de gagner sa vie, puis de faire l’acquisition d’une demeure, et ensuite de se marier. Car il est dit : « Quel est l’homme qui a planté une vigne et ne l’a pas rachetée ? … Quel est l’homme qui a construit une nouvelle maison mais ne l’a pas inaugurée ? … Quel est l’homme qui s’est fiancé avec une femme et ne l’a pas épousée ? » En revanche, le sot commence par se marier, après quoi s’il en a les moyens il acquerra une demeure, puis, à la fin de sa vie, il recherchera un travail ou vivra de la charité. De même est-il dit dans les malédictions : « Tu te fianceras avec une femme… tu construiras une maison… tu planteras une vigne… », c’est-à-dire que toutes tes actions se dérouleront dans l’ordre inverse, afin que tu ne réussisses pas dans tes entreprises. En revanche, dans le cadre de la bénédiction il est dit : « David avait du succès dans toutes ses entreprises et l’Éternel était avec lui ».
- Il est défendu de déclarer tous ses biens « à l’abandon » ou de les consacrer au Temple et ainsi de se retrouver à la charge de la société. On ne vendra pas son champ pour acheter une maison, et on ne vendra pas sa maison pour acheter des biens mobiliers ou pour faire du commerce avec l’argent de la vente. Mais on peut vendre des biens mobiliers pour acheter un champ. En règle générale, on s’efforcera d’utiliser son capital avec succès et de remplacer ce qui est périssable par ce qui est durable. On ne recherchera pas un petit profit qui n’est que momentané ou qui engendrerait une perte importante.
- Un érudit fait des affaires honnêtement et en bonne foi. Son non est un non et son oui un oui. Exigeant envers lui-même dans les comptes en donnant aux autres précisément ce qu’il leur doit, il est prêt à donner et à faire preuve de libéralité envers les autres lorsqu’il achète et ne se montre pas pointilleux envers eux. Il paie immédiatement ce qu’il achète. Il refuse d’être caution ou caution solidaire et ne vient pas par procuration pour agir au nom d’une tierce personne en justice. Dans ses transactions, il s’oblige même là où la Thora ne l’a pas obligé, afin de respecter sa parole et ne pas enfreindre celle-ci. Et lorsque d’autres deviennent obligés envers lui en vertu de la loi, il leur accorde des délais et leur fait grâce de ce qu’ils doivent lorsqu’ils n’ont pas de quoi payer ; et il consent des prêts et accorde des faveurs. Il n’empiète pas sur le commerce d’un autre, et, tout au long de sa vie, il n’offense personne. En règle générale, il fait partie de ceux qui sont persécutés mais ne persécutent pas, de ceux qui sont humiliés mais n’humilient pas. Celui qui adopte toutes ces manières de faire et ce qui est semblable, l’Écriture dit de lui : « Et Il m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël, c’est par toi que Je me couvre de gloire ».
