Lois relatives à la repentance
Chapitre six
Toujours sur le thème du libre arbitre, le Rambam analyse ici plusieurs versets bibliques qui semblent contredire le principe de non-déterminisme affirmé au chapitre précédent.
- De nombreux versets dans la Thora et les paroles prophétiques semblent contredire ce principe fondamental. Ils sont mal compris par la plupart des gens qui imaginent à leur lecture que c’est le Saint Béni soit-Il qui décrète que l’homme fasse le mal ou le bien, et que l’homme n’a pas le parfait contrôle de son cœur pour l’orienter dans le sens qu’il désire. Je vais exposer ici un important principe qui te permettra de comprendre le sens de tous ces versets. Lorsqu’un seul individu ou les habitants d’un pays fautent, le pécheur ayant commis une faute de son propre chef et de sa propre volonté comme nous l’avons expliqué, il convient qu’il soit puni pour son méfait. Le Saint Béni soit-Il sait comment Il le lui fera payer : pour certaines fautes, la justice requiert que l’homme soit puni en ce monde, physiquement ou matériellement ou par ses enfants mineurs ; car les enfants mineurs d’un homme, qui ne sont pas matures intellectuellement et n’ont pas atteint l’âge des obligations religieuses, sont considérés comme sa propriété. Ainsi, il est écrit : « Un homme mourra pour son propre méfait » et non pour la faute de ses pères ; comme l’indique le terme ich (homme) employé par le verset, cela n’est le cas qu’à l’âge adulte. Pour d’autres fautes, la justice requiert que la punition soit infligée dans le monde futur et que le pécheur ne subisse aucun dommage en ce monde. D’autres fautes enfin sont punies dans ce monde et dans le monde futur.
- Dans quel cas dit-on que le pécheur est puni ? Lorsqu’il ne s’est pas repenti. Mais s’il s’est repenti, le repentir est comme un bouclier devant la punition. Tout comme un homme faute de son propre chef et de son propre gré, de même il se repent de son propre chef et de son propre gré.
- Il est possible qu’un homme commette une si grande faute ou de si nombreuses fautes que la justice devant le Juge de vérité requière que l’on fasse payer ce pécheur pour les fautes qu’il a commises par sa volonté et en conscience en lui barrant l’accès au repentir et en ne lui laissant pas la liberté de renoncer à sa perversité, afin qu’il meure et soit anéanti pour la faute qu’il a commise. C’est ce qu’a dit le Saint Béni soit-Il, par l’intermédiaire d’Isaïe : « Que le cœur de ce peuple soit épaissi, que ses oreilles soient assourdies, que ses yeux soient hébétés, de peur que ses yeux ne voient clair, que ses oreilles n’entendent, que son cœur ne comprenne, qu’il ne s’amende alors et ne soit guéri ». De même il est dit : « Mais ils raillaient les messagers de D.ieu, dédaignaient Ses paroles et tournaient en dérision Ses prophètes, jusqu’à ce que le courroux du Seigneur s’accrut contre Son peuple, sans remède possible ». Cela veut dire qu’ils fautèrent de leur propre volonté et multiplièrent les transgressions, au point que leur sanction fut que l’accès au repentir – qui est le remède pour l’âme – leur fut barré. C’est ainsi aussi qu’il est écrit dans la Thora : « Je raffermirai le cœur de Pharaon ». Parce qu’il avait initialement fauté de son propre chef en maltraitant les juifs séjournant dans son pays, comme il est dit : « Eh bien ! Ingénions-nous à agir contre ce peuple », la justice divine décida de lui barrer l’accès au repentir jusqu’à ce qu’il soit puni de sa faute. C’est pour cela que le Saint Béni soit-Il raffermit son cœur. Mais pourquoi le Saint Béni soit-Il lui envoyait-il dire par l’intermédiaire de Moïse : « Renvoie le peuple et repens-toi », alors qu’Il lui avait déjà dit qu’il ne renverrait pas le peuple, comme il est dit : « Mais toi et tes serviteurs, je sais que vous ne craindrez pas encore l’Éternel D.ieu », « Mais c’est pour cela que Je t’ai laissé vivre, pour te faire voir Ma puissance, et pour glorifier Mon nom dans le monde » ? Afin de faire savoir au monde entier que lorsque le Saint Béni soit-Il empêche un pécheur d’accéder au repentir, il ne peut pas se repentir et meurt pour l’iniquité qu’il a initialement commise de son propre gré. De même, le roi Sihôn, du fait des fautes qu’il avait déjà commises, fut puni de ne pas avoir accès au repentir, comme il est dit : « car l’Éternel ton D.ieu, avait raidi son esprit et endurci son cœur ». De même, en raison des abominations des Cananéens, D.ieu leur barra l’accès au repentir au point qu’ils livrèrent bataille à Israël et furent détruits, ainsi qu’il est dit : « Car D.ieu avait raffermi leur cœur pour qu’ils livrent bataille à Israël, afin qu’ils soient totalement détruits ». Et de même pour les juifs à l’époque du prophète Elie, parce qu’ils avaient multiplié les iniquités, D.ieu empêcha ceux qui commettaient ces nombreuses fautes d’avoir accès au repentir, comme il est dit : « et tu as tourné leur cœur en arrière », c’est-à-dire tu les as empêchés d’accéder au repentir. Pour résumer, D.ieu n’a décrété ni que Pharaon maltraiterait les juifs, ni que Sihôn fauterait dans son pays, ni que les Cananéens se dépraveraient, ni que les juifs adoreraient des idoles. Tous fautèrent de leur propre chef et furent punis en conséquence en se voyant interdire l’accès au repentir.
- C’est dans cet esprit que les justes et les prophètes implorent D.ieu dans leurs prières de les aider à suivre le chemin de la vérité, comme l’a dit le roi David : « Enseigne moi, D.ieu, Ta voie, je veux marcher dans Ta vérité ». En d’autres termes : Que mes fautes ne me privent pas du chemin de la vérité par lequel je pourrai connaître Ta voie et l’unité de Ton nom. Et de même sa requête : « et qu’un esprit noble me soutienne », signifie « Permets à mon esprit d’accomplir Ta volonté, et que mes fautes n’aient pas pour conséquence de m’empêcher l’accès au repentir ; plutôt, puissé-je avoir la liberté de choix entre mes mains afin que je revienne, que je comprenne et que je connaisse le chemin de la vérité ». C’est de cette manière aussi qu’il faut comprendre tous les versets similaires.
- Que signifie la parole du roi David : « L’Éternel est bon et droit, aussi montre-t-Il aux pécheurs le chemin. Il dirige les humbles dans le bon droit, et enseigne Sa voie aux humbles » ? Elle fait référence au fait que D.ieu leur a envoyé des prophètes pour enseigner les voies de D.ieu et les amener au repentir ; de plus, Il leur a donné la force d’étudier et de comprendre. Cette disposition existe chez tout homme : lorsque de son propre chef il prend intérêt aux chemins de la sagesse et de la justice, il y aspire davantage et recherche ardemment à les suivre. C’est ce que nos maîtres, de mémoire bénie, ont dit : « Quiconque vient se purifier reçoit de l’aide », ce qui veut dire qu’il se trouvera lui-même aidé dans son cheminement. Mais n’est-il pas écrit dans la Thora que D.ieu annonça à Abraham l’esclavage en Égypte en ces termes : « et ils les asserviront et les opprimeront », ce qui semble indiquer que D.ieu avait décrété que les Égyptiens feraient du mal ? De même il est écrit : « ce peuple se laissera débaucher par les divinités du pays », ce qui semble indiquer que D.ieu avait décrété que le peuple juif adorerait des idoles ; pourquoi alors les punit-Il ? La réponse est que D.ieu n’a jamais décrété, concernant tel individu, que celui-ci s’égarerait. De fait, chacun de ceux qui se sont pervertis en pratiquant l’idolâtrie, s’il n’avait pas voulu servir les idoles, il ne les aurait pas servies. Le Créateur n’a fait qu’informer Moïse globalement du cours de l’Histoire, comme l’on dirait : « Dans ce peuple, il y aura des justes et des méchants ». Le méchant ne pourra pas pour autant affirmer qu’il a été décrété qu’il serait méchant parce que D.ieu a informé Moïse qu’il y aurait des méchants parmi le peuple juif ; c’est comme le verset : « Or, il y aura toujours des nécessiteux dans le pays ». Il en va de même concernant les Égyptiens : chacun de ceux qui ont maltraité les juifs aurait pu s’abstenir s’il n’avait pas voulu leur faire du mal. Car D.ieu n’a jamais émis de décret obligeant tel individu à faire du mal aux juifs, Il a simplement informé Abraham que sa descendance serait réduite en esclavage sur une terre étrangère. Or, nous avons déjà dit qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de savoir comment le Saint Béni soit-Il connaît les évènements futurs.
