Lois relatives à la repentance
Chapitre cinq
Un principe fondamental, corollaire du principe de la techouva exposé dans les quatre chapitres précédents, est celui du libre arbitre. Les actions de l’homme ne sont pas prédéterminées. Il s’agit là d’un fondement de la foi juive que le Rambam entend affirmer et démontrer avec force dans le cadre des lois relatives à la techouva, car si l’homme n’est pas pleinement responsable de ses actes, comment peut-il les regretter ? À la fin de ce chapitre, le Rambam examine le conflit qui paraît exister entre le principe du libre arbitre et celui de l’omniscience divine.
- Le libre arbitre est donné à chaque individu : s’il désire se tourner vers le bon chemin et être un juste, il en a le pouvoir. Et s’il désire se tourner vers le mauvais chemin et être un méchant, il en a le pouvoir. Ainsi, il est écrit dans la Thora : « Voici l’homme devenu comme l’un de nous, connaissant le bien et le mal », ce qui signifie que l’espèce humaine est unique au monde et aucune autre espèce ne lui ressemble en cela que l’être humain connaît de lui-même, par l’exercice de la raison et de la pensée, ce qui est bien et ce qui est mal, et fait tout ce qu’il souhaite, sans que rien ne l’empêche de faire le bien ou le mal. Puisqu’il en est ainsi et que l’homme est libre d’agir à sa guise, le verset continue : « peut-être pourrait-il étendre sa main, etc. »
- Qu’elle ne te traverse pas l’esprit, cette idée que se font les sots des nations du monde et la plupart des esprits incultes du peuple juif, quand ils disent que le Saint Béni soit-Il décrète depuis le début de l’existence d’un homme s’il sera juste ou méchant. Il n’en est pas ainsi : tout homme est capable de devenir juste comme Moïse notre maître, ou scélérat comme Jéroboam, sage ou sot, compatissant ou cruel, avare ou généreux, et ainsi de suite pour les autres dispositions morales. Personne ne le force, n’émet de décret, ni ne le tire dans l’un des deux chemins. C’est l’homme qui, de son propre chef, se tourne vers le chemin qu’il souhaite. Ainsi, le prophète Jérémie a dit : « De la bouche du Très-haut n’émane ni le mal, ni le bien », c’est-à-dire que le Créateur ne décrète ni que l’homme sera bon ni qu’il sera mauvais. Par conséquent, il s’ensuit que c’est le pécheur qui a causé sa propre perte. Il lui appartient donc de pleurer et de se lamenter sur ses fautes et sur le mal qu’il a causé à son âme. C’est ce qu’exprime le verset suivant : « De quoi un homme vivant se plaindrait-il, un homme pour ses péchés ». Le prophète continue en disant que puisque nous possédons le libre arbitre, et que nous avons commis tous ces méfaits de notre propre chef, il nous appartient de nous repentir et d’abandonner ce mal, car nous en avons aussi le pouvoir. C’est le sens du verset suivant : « Examinons nos voies, scrutons-les et retournons à l’Éternel ».
- Ce principe est fondamental, c’est le pilier de la Thora et des commandements, comme il est dit : « Vois, J’ai placé devant toi en ce jour la vie et le bien, la mort et le mal… et tu choisiras la vie », et il est dit : « Voyez, Je place devant vous en ce jour la bénédiction et la malédiction » ; cela veut dire que le pouvoir est entre vos mains, et tout ce qu’un homme désire faire parmi les œuvres de l’homme, il peut faire, bien ou mal. C’est pour cette raison qu’il est dit : « Ah ! S’ils pouvaient en tout temps conserver un tel cœur disposé à Me craindre… ». En d’autres termes, le Créateur ne force pas les hommes et ne décrète pas qu’ils fassent le bien ou le mal : tout leur est confié.
- Si D.ieu décrétait qu’un homme soit juste ou méchant, ou si une inclination innée le tirait irrésistiblement vers l’un des chemins, vers certaines idées, vers certains traits de caractère, ou vers certains agissements, comme ces stupides astrologues le prétendent dans leurs fantaisies, comment D.ieu aurait-Il pu nous ordonner au moyen des prophètes : « Faites ceci » et « Ne faites pas cela », « Corrigez vos voies » et « Ne suivez pas votre perversité », alors que le devenir de l’homme a déjà été décrété depuis sa naissance ou bien que ses dispositions innées le tirent irrésistiblement vers quelque chose dont il ne peut s’écarter ? Quelle place y aurait-il alors pour la Thora tout entière ? Et en vertu de quel jugement et de quelle justice le méchant serait-il puni et le juste récompensé ? Le Juge du monde entier ne ferait-Il pas justice ? Ne t’étonne pas, cependant, en disant : comment se pourrait-il que l’homme puisse faire tout ce qu’il souhaite et que ses actions dépendent de lui? Pourrait-il se produire quelque chose dans le monde sans l’aval et la volonté du Créateur ? L’Écriture elle-même dit : « Tout ce que D.ieu désire, Il l’a fait dans les cieux et la terre » ? Sache que tout se passe conformément à Son désir, bien que nous soyons libres de nos actes. Comment cela ? De même que le Créateur désire que le feu et le vent s’élèvent, que l’eau et la terre descendent, que la sphère céleste tourne en rond, et que les autres choses créées dans le monde existent selon le mode d’existence qu’Il a voulu, de même désire-t-Il que l’homme possède le libre arbitre et soit libre de ses actions, sans que rien ne l’oblige, ni ne l’attire. Mais que l’homme, de son propre chef et par l’exercice de l’intelligence que D.ieu lui a donnée, puisse faire tout ce dont un homme a le pouvoir. C’est pourquoi l’homme est jugé en fonction de ses actions : s’il a fait le bien, il lui est fait du bien. S’il a fait le mal, il lui est fait du mal. Ainsi le prophète a dit : « C’est par votre main que cela est advenu » ; « c’est qu’ils ont choisi leur propre chemin ». À ce sujet, le roi Salomon dit : « Réjouis-toi, jeune homme, dans ton jeune âge… mais sache que D.ieu t’appellera en jugement pour tout cela », ce qui signifie : « Sache que tu as le pouvoir d’agir à ta guise, mais que tu devras rendre des comptes ».
- Peut-être diras-tu : « N’est-ce pas que D.ieu connaît les évènements futurs avant qu’ils n’aient lieu ? Sait-Il que telle personne sera un juste ou un méchant ou ne le sait-Il pas ? S’Il sait que cette personne sera un juste, il est impossible qu’elle ne le soit pas ! Et si tu dis que D.ieu sait qu’elle sera un juste mais qu’il reste possible qu’elle soit un méchant, cela revient à dire qu’Il n’aurait pas une connaissance parfaite de la chose ! Sache que la réponse à cette question est « plus étendue en longueur que la mer, plus large que l’océan ». Nombre de principes fondamentaux et de sublimités en dépendent, mais tu dois savoir et comprendre ce que je vais dire ici. Nous avons déjà expliqué, dans le second chapitre des lois relatives aux fondements de la Thora, que la connaissance qu’a le Saint Béni soit-Il ne se distingue pas de Lui-même, à la différence de la connaissance qu’a l’être humain, qui se distingue de son être et forme avec lui deux entités distinctes. Mais Lui – que Son nom soit glorifié – et Sa connaissance ne font qu’Un. Ceci, l’esprit humain n’a pas le pouvoir de l’appréhender clairement. De même que l’homme n’a pas le pouvoir d’appréhender et de découvrir la réalité du Créateur, comme il est dit : « car nul homme ne peut Me voir et vivre », de même n’a-t-il pas le pouvoir d’appréhender et de découvrir Sa connaissance. Ainsi, le prophète a dit : « Car Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas Mes voies ». Puisqu’il en est ainsi, il n’est pas en notre pouvoir de savoir comment le Saint Béni soit-Il connaît toutes les créatures et leurs actions. Cependant, nous savons sans nul doute que les œuvres de l’homme sont entre ses propres mains et que le Saint Béni soit-Il ni ne le tire ni ne décrète qu’il agisse de telle ou telle manière. Ce n’est pas seulement par tradition religieuse que nous le savons, mais aussi par des preuves claires établies par la raison. C’est pour cela qu’il est dit dans les Écritures prophétiques que l’homme sera jugé pour ses actions, en fonction de ses actions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est là le principe fondamental dont dépendent toutes les paroles prophétiques.
