Introduction au Michné Thora

Par Claude Sultan, Rabbin et Professeur d’histoire de la pensée juive au SIF

 Rambam et son œuvre ont marqué de manière indélébile l’histoire du judaïsme de tous les temps et tiennent une place éminente dans l’histoire de la culture universelle. La révolution culturelle et spirituelle déclenchée par le génie de « l’Aigle de la synagogue » va ébranler, jusqu’à les neutraliser définitivement, les clans et courants de pensée qui fractionnaient dangereusement la société et la religion juives de son époque. Cette révolution sera rendue possible après sa victoire contre les caraïtes, secte florissante qui rejetait la Loi orale, les anthropomorphistes, rabbinistes fondamentalistes, qui prenaient à la lettre les textes scripturaires ou midrashiques concernant l’essence de la Divinité, ou encore, les rationalistes-philosophes adeptes de l’exégèse mythologisante qui réfutaient toute autorité à l’exégèse rabbinique traditionnelle.

L’autorité incontestablement reconnue de sa science des textes traditionnels du judaïsme lui permit d’obtenir une adhésion unanime et définitive pour donner au judaïsme son unité et sa vitalité jusqu’à devenir le « judaïsme de tous », au point que ceux qui s’en détourneront deviendront suspects d’hérésie.

Le Michné Thora de Rambam, son chef-d’œuvre, voit l’aboutissement de toutes ses études et de ses travaux doctrinaires sur le plan de la Halakha. Il se donne comme but et finalité ultime d’amener chaque-un, et tous ensemble, à connaître et à reconnaître les fondements essentiels de toute la Thora orale, le fondement de la religion d’Israël, les fondements de l’éthique juive ; à se pénétrer des cheminements de la réflexion juste qui conduisent à vivre cette vie de vérité que nous propose le Créateur ; à niveler la voie qui mène vers D.ieu, à Lui vouer notre existence de tous les jours, en vue d’acquérir pureté du corps et sainteté de l’âme. C’est pourquoi le Michné Thora est introduit par les chapitres Mada et Ahava (« Connaissance » et « Adoration »), et sa conclusion rappelle Isaïe 11, 9 : « Alors la Terre sera pleine de la connaissance de D.ieu comme la mer d’eau sera recouverte ».

Rambam, le transmetteur de la Tradition, a été suffisamment disert, dans ses nombreuses introductions, dans ses responsa, dans ses épîtres, pour nous présenter ce projet qu’il annonçait comme étant « mon œuvre majeure » et dont le but était d’unifier Israël autour d’une thora pour tous. Thora de vérité, rappelait-il, car les préceptes religieux ne sont que « la vérité pure si on les comprend comme on doit » (Guide II, 47).

Pour cela, Rambam décide de présenter les fondements sur lesquels repose la foi, et d’explorer les vérités générales de l’ensemble de la Thora écrite et orale, dans toute sa globalité, quelle que soit l’importance de la mitsva étudiée ; de rédiger un code légal pour synthétiser l’ensemble des prescriptions de toutes les lois, de toutes les règles de vie de la religion juive et de ses doctrines telles qu’enseignées dans la loi orale, le Talmud. Y seront inclus les recueils législatifs rabbiniques qui font autorité : le Sifra, le Sifri, la Tossefta et les premiers écrits sur les thèmes législatifs par les guéonim, ainsi que la législation de tous les prédécesseurs. Cette codification de la législation juive sera rédigée « dans la langue de la Michna », la langue sacrée, la « langue d’or » appréhendée par tout le monde et parce que cette langue de la Michna permet clarté, concision, attrait et adhésion. Reconnu comme code légal pour tous, le Michné Thora marque à jamais l’unanimité autour des principes et prescriptions qui définissent l’essence même du judaïsme. Le Michné Thora devra s’adresser à tous, y compris à l’universel humain, surtout en cette période troublée de l’histoire d’Israël où l’étude de la Thora se faisait rare. De cette universalité il est fait allusion dans l’en-tête qui ouvre tous les ouvrages de Rambam : « Au nom de l’Éternel, le D.ieu du monde ». C’est pourquoi il appellera son livre Michné Thora, pour bien préciser qu’il s’adresse à tout lecteur, « afin de donner, à ceux qui l’ont d’abord étudié, une connaissance de la Thora entière » (Introduction au Michné Thora).

La concision avec laquelle les Sages avaient pu formuler aussi clairement leurs enseignements sur les problèmes aussi sacrés, aussi profonds que ceux évoqués par la Michna de Rabbi Yehouda Hanassi, suscitaient l’admiration et l’étonnement de Rambam. Les maîtres de la Michna n’y étaient parvenus qu’aidés « sans aucun doute », affirmait-il, par un esprit divin. C’est aussi « sans aucun doute » cette influence venue d’une inspiration prophétique qui a aidé Rambam dans ses travaux de compilation du Michné Thora : travaux qui ont duré entre 10 et 14 ans dans cette étape de sa vie, particulièrement difficile, au cours de laquelle Rambam devait se partager entre sa charge de médecin de la cour et celle de Naguid, chef spirituel de la communauté de Fostat, et qui voyait le monde juif entier se tourner vers lui pour solliciter aide et conseil.

Rambam veut ressembler sur le plan du style à Rabbi Yehouda Hanassi, qui « a rédigé la Michna dans un langage limpide et qui maîtrisait la langue sacrée mieux que quiconque ». Il écrit : « Je me suis basé sur le style de la Michna, c’est-à-dire que je ne présente que les lois essentielles, sans questionnement ni preuve… J’ai réalisé un code, à l’instar de la Michna » (lettre à Rabbi Pin’has ha-Dayan, lettre 439, 14) et en tout point conforme au principe : « étudier en vue de fixer la Halakha ».

Au moment où il commence la rédaction du Michné Thora, il a déjà terminé celle du Séfer Hamitsvot et du Commentaire sur la Michna entreprises pour lui servir de guide et d’introduction à la compilation du Michné Thora. Ce qui lui importe dans cette œuvre gigantesque, c’est d’énoncer « La » décision qui fait loi, c’est-à-dire la halakha psouka parce qu’il s’agit « d’aplanir le chemin de ceux qui étudient, de peur qu’ils ne s’égarent dans la casuistique et la spéculation talmudique ». La halakha psouka sera toujours celle qui aura été déduite par l’enseignement talmudique, quitte à aller à l’encontre d’une décision donnée serait-ce par les guéonim. Audace sacrée et autorité de Rambam ! Mais aussi amour de la clarté et de l’unité, grâce à un profond souci d’ordonnancement, de systématisation, de méthode, d’agencement, de logique dans la présentation, toujours en vue de « faire connaître la loi », la loi et la démarche commandée par la loi ; toujours en vue de répondre aux deux questions posées en matière de loi : « Quoi faire ? » et « Comment faire ce qu’il faut faire ? » ici aussi en vue d’aider ainsi à la meilleure réalisation de l’affirmation première qui engageait l’Israël naissant : Naassé Vénichma.

Pour Rambam, la connaissance de la Mitsva à accomplir n’est pas suffisante si cette connaissance reste au niveau dogmatique d’une religieuse obéissance à la loi, mais qui serait restée, pour l’observant, dénuée de sens ou d’enseignement pratique. Pour Rambam, la Thora et toute la révélation prophétique visent un but évident d’éducation, où morale éthique et comportement social sont à la base de toute prescription religieuse. Le Créateur veut voir l’humanité créée parvenir à une finalité qui verrait émerger l’humanité de l’homme tel que Son Créateur voulait le voir parvenir à « être à l’image de D.ieu » doté du Tsélem Elokim. C’est cette Thora qui montre à l’homme le comportement, le cheminement de vie, que le Créateur attend de lui. Le but des prescriptions ? C’est « acquérir des idées saines et restaurer ses actes » (Guide III, 27). C’est cela « marcher dans la voie de D.ieu ». Et c’est cela qui définit la vie du juste (Guide I, 42).

Rambam va graver dans son Michné Thora en particulier tout le génie culturel et spirituel dont il est l’héritier ; toute la science sacrée du judaïsme, mais aussi des sciences étrangères des siècles qui l’ont précédé, c’est-à-dire de tous les siècles restés dans l’Histoire sous le nom d’Âge d’or.

L’étude du Michné Thora deviendra la base de toute étude : elle permettra l’étude de la Thora Écrite et celle de la Thora Orale en tant qu’exégèse de la Thora écrite, pour n’en faire qu’une Thora. L’un des apports décisifs du Michné Thora et qui, d’une certaine manière, marquera de son empreinte l’Histoire et la Sagesse juives, a eu pour conséquence bénéfique de provoquer l’adhésion de tous, sur ce qu’il a intitulé « les principes fondamentaux » du judaïsme, et de fixer pour toujours, dès lors, les critères de foi et de convictions de la religion juive. Ces principes tels que définis et exprimés par Rambam viendront mettre tout le monde (Caraïtes, Rabbinistes, Rationnalistes) en accord, et unifier tout ce qui aurait pu, sans lui, diviser définitivement le judaïsme et la foi d’Israël. Sa victoire sur les Caraïtes sera sans appel lorsqu’il fera du Talmud l’enseignement incontournable pour la connaissance de la Parole de D.ieu. Il leur démontrera que Thora écrite et Thora orale se conjuguent au point qu’il est impossible de comprendre celle-ci sans celle-là. Aux autres (les Rabbinistes) adeptes en particulier du corporéisme de l’Essence divine, il expliquera que les anthropomorphismes ne doivent être interprétés que sur le plan allégorique et métaphorique. Pour ceux-là et tous les autres, Maïmonide sera le rassembleur, le maître pédagogue et unificateur qui « fait disparaître la croyance en la corporéité de D.ieu (ein lo gouf vélo demout hagouf) ». Aux troisièmes (les Rationalistes), le maître se fait exégète de la Thora écrite, pour en dire l’essentiel : « Croire en un D.ieu qui s’adresse à chaque homme en particulier, tant dans l’interprétation morale que dans l’interprétation religieuse », parce qu’ « il y a des conditions morales qui permettent à l’intelligence l’accès à la vérité et au croyant de la Bible la compréhension de la vérité révélée par D.ieu. Or, c’est dans la Thora que se trouvent les plus hautes vérités ». Les victoires contre ces sectes ne sont pas faciles à obtenir : les luttes pro et anti-maïmonidiennes se poursuivent deux siècles durant avant que les thèses du maître rassembleur ne deviennent « les canons de la foi d’Israël ».

Michné Thora, appelé aussi yad ha’hazaka (« la main forte »), se répartit en 14 livres, pour faire allusion au livre du Deutéronome, « pour garder toutes les paroles et ces statuts-là, pour les accomplir (Deut. 17, 19) » à l’image de « toute la main forte et les exploits qu’a faits Moïse aux yeux de tout Israël (Deut. 34, 12) ». Le Michné Thora embrasse l’ensemble du panorama culturel et spirituel du judaïsme dans sa plus grande gloire. Rien n’a été laissé de côté des prescriptions du temps présent à celles du passé à re-venir : le retour en Terre d’Israël, la reconstruction du Temple, la restauration de la royauté en Israël… parce que le Michné Thora s’adresse aussi « aux générations à venir ».

En conclusion de son « Introduction au Michné Thora », Rambam écrit ceci : « […] C’est pourquoi j’ai nommé mon livre Michné Thora parce que lorsque quelqu’un aura lu dans la bible écrite puis dans celui-ci – le Michné Thora – qui lui fera connaître toute la Torah Orale, il n’aura plus besoin de lire d’autre livre entre eux ». Cette affirmation déclenchera une levée de boucliers contre l’auteur du Michné Thora. On s’inquiétait du danger de voir abandonner l’étude du Talmud originel et donc de le voir voué à l’oubli. Par ailleurs, on lui reprochait sur un plan plus général l’approche scientifique et philosophique, nouvelle pour les traditionnalistes, avec laquelle le Michné Thora appréhendait ces questions délicates sur l’Essence divine, les anthropomorphismes, l’éternité de l’âme, la résurrection des morts, le sens à donner au concept de « Monde à venir » et autant de sujets qui frisaient, pour ses opposants, l’hérésie. On lui reprochait aussi sa prétention à vouloir remplacer le Talmud dans sa liberté à trancher parfois à l’encontre de ses prédécesseurs (les Guéonim) ou encore son rejet de certaines coutumes généralement admises par tous, et que Rambam considérait comme relevant de l’hérésie. On s’inquiétait aussi du rejet de quelques lois pourtant édictées dans la Michna ou après décision des maîtres de la Guemara. On s’en prenait à sa liberté de pensée lorsqu’il affirmait qu’il fallait « accepter la vérité de quiconque l’avait énoncée » (Introduction aux « Huit chapitres »). On trouvait inadmissible la prétention qu’on lui prêtait de vouloir remplacer l’étude du Talmud par celle de son Michné Thora, et on considérait comme inadmissible qu’il n’ait pas cité ses sources, ni publié les noms des maîtres du Talmud dont il avait utilisé l’autorité et les décisions halakhiques. Les critiques d’un de ses contradicteurs parmi les plus acerbes, Rabbi Avraham David de Posquières – le Raavad – accompagneront toutes les éditions du Michné Thora. Ces critiques recevront les réponses précises que Rambam lui-même aura l’occasion de donner à travers ses nombreuses lettres ou responsa. Certaines de ces critiques seront réfutées péremptoirement par les nombreux disciples de Rambam dont Rabbi Yossef Caro, le maître du Choul’han Aroukh admis par tous, et dont les sources puisent au Michné Thora. Il faut toutefois noter que tous les contradicteurs de Rambam finiront par reconnaître son génie et adhérer à ses thèses. À l’image de Raavad lui-même reconnaissant que Rambam avait fait « une grande œuvre ».

C’est ainsi que le Michné Thora deviendra la base, le point de départ de toute étude et le concentré de tous les enseignements et études qui ont précédé Maïmonide, depuis Moché Rabénou jusqu’à lui, « Mi Moché ad Moché lo kam kéMoché ».

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